LE RÉEL SELON NATHALIE KUPERMAN

Publié le par Lionel ROUVE

La fonction historique du roman – montrer le réel tel qu’il ne va pas – connaîtrait-elle un regain d’intérêt ? A  lire Nathalie Kuperman (1) et nombre d’autres romanciers, on pourrait le penser.

 

Eugène Delacroix l’avait relevé dès juin 1844 (2) dans son incontournable Journal, les Français abusent depuis longtemps de l’esprit : « ils en mettent partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu’on sente partout l’auteur, et que l’auteur soit homme d’esprit et entendu à tout ; de là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant leurs caractères, ces raisonnement sans fin étalant de la supériorité, de l’érudition, etc. »


Ces dernières années, la prolifération de déjections intimistes portant le nom de « romans » laissait même à penser que cette tare s’apprêtait à devenir l’horizon indépassable d’une littérature française bien mal en point.

Fort heureusement, il semblerait que cette triste époque soit sur le point de connaître un salutaire crépuscule. Ce qui pourrait conduire à le penser ? La publication, depuis quelques années maintenant, de romans où l’auteur s’efface délibérément, cela pour mieux laisser vivre des personnages qui ont beaucoup à nous apprendre du monde dans lequel nous survivons, fort péniblement de surcroît.

 

            Un exemple ? S’il ne fallait citer qu’un seul de ces ouvrages, ce serait, sans hésiter, celui dans lequel, grâce à la singulière façon qu’elle a de raconter la reprise d’un groupe de presse par un acquéreur particulièrement antipathique, Nathalie Kuperman permet au lecteur de saisir le mode opératoire de processus trop régulièrement à l’œuvre depuis quelques temps : ceux qui, prompts à nous priver violemment de notre emploi, peuvent aller jusqu’à faire de nous des fauves, bien plus rudes et sauvages que ces loups qui, au moins, ont suffisamment de « politesse instinctive pour ne pas se manger entre eux » (3). Bien qu’issu de son « expérience lors de la cession de Fleurus Presse, qu'elle a quitté (…) dans des conditions épouvantables » (4), l’ex-salariée Kuperman se détache complètement de son vécu pour mieux nous livrer un récit à la narration originale, agréable à lire, plus soucieux de nous montrer un réel qui ne va pas, que l’esprit d’un auteur, qui a le fort bon goût de ne point en abuser. Bref, à lire.

 

 

LIONEL ROUVE

 

 

 

(1)   Nathalie KUPERMAN, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, 2010, 203 p. 17 €

(2)   Journal, 1822-1863, Plon, 1996, 942 p, 28 €

(3)   Guide du protocole et des usages, Le livre de poche, 2008, p 79

(4)   D. C., « Voici le roman d’entreprise », Nouvel Obs., 26.08.2010

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