CRISE INFANTILE [1]

Publié le par Gilles MONPLAISIR

 

 

 

 

         Suite à la récente crise financière, des « mesures » ont été demandées pour « moraliser le capitalisme ». Les boucs émissaires ont été désignés : spéculateurs, traders, banquiers. Le coupable, c'est toujours l'autre.

 

         Ces condamnations ne masqueraient-elles pas l'essentiel ? Les causes de notre déroute ne seraient-elles pas plus profondes, plus intimes... nichées au cœur de chacun de nous ? C'est la thèse de Gilles Dostaler et Bernard Maris qui, rapprochant les théories de Sigmund Freud et de John Maynard Keynes, tentent d'expliquer pourquoi nous prenons un malin plaisir à casser régulièrement nos jouets.

 

         Le capitalisme « se définit comme le moment où l'invention et la technique sont détournées, canalisées et systématiquement appliquées à l'accumulation des biens »[2]. Cette dynamique prend sa source dans « une insatiabilité et une insatisfaction infantiles » qui poussent l'homme, tel la grenouille de la fable, à vouloir égaler Dieu. Au fur et à mesure que gonfle notre batracien, sa pression augmente et finit par devenir insupportable. Il exploserait entièrement si, de temps en temps, une « crise » ne venait le purger de ce trop-plein (« comme une centrale atomique qui aurait des fuites »). Cette « crise » peut être financière mais également militaire, comme le rappellent Gilles Dostaler et Bernard Maris, citant Herbert Marcuse : « Les camps de concentration, les génocides, les guerres mondiales et les bombes atomiques ne sont pas des rechutes dans la barbarie, mais les résultats effrénés des conquêtes modernes de la technique et de la domination ».

 

         Ces « crises » à répétition pourraient-elles être évitées ? Oui, si nous acceptions de dépenser gratuitement une partie de ce que nous possédons. Mais nous n'aimons guère donner : lorsque nous dépensons, c'est toujours dans l'espoir d'un retour sur investissement (matériel ou symbolique). Incapable de « se dépenser », le capitalisme finit par le faire malgré lui... à ses dépends (que l'on songe aux milliards injectés par les gouvernements pour éviter la faillite totale du système). Ce qui aurait pu être festif devient maladif. Éros se renverse en une pulsion de mort dont Gilles Dostaler et Bernard Marris traquent la présence dans les rouages de notre économie (ainsi rappellent-ils, par exemple, que la « soif de l'or » est de nature fécale). Leur analyse est accablante.

 

         Sommes-nous alors condamnés à régulièrement détruire ce que nous venons de construire, comme ces enfants qui, après avoir empilé des cubes, explosent tout d'un coup de pied ? Sortirons-nous un jour de ce modèle infantile de développement qu'est le capitalisme ? Notre économie deviendra-t-elle un jour adulte ? Pour ce faire, il lui faudrait intégrer dans son mode de production une  part improductive qui, de désastreuse, deviendrait heureuse : « C'est que la construction d'une église n'est pas l'emploi profitable du travail disponible, mais sa consumation, la destruction de son utilité. L'intimité n'est exprimée qu'à une condition par une chose : que cette chose soit au fond le contraire d'une chose, le contraire d'un produit, d'une marchandise : une consumation et un sacrifice. »[3] Le cheminement de Gilles Dostaler et Bernard Maris conduira sans doute ces derniers à davantage questionner la pensée de Georges Bataille (qu'ils évoquent brièvement dans leur essai). Une réflexion approfondie sur le jeu et l'œuvre d'art comme mode de production  est notamment nécessaire si nous voulons sortir du capitalisme infantile. Sans cette réflexion, « il est à craindre que l'espèce humaine ne disparaisse avant le capitalisme ».

 

Gilles Monplaisir

(octobre 2009)



[1] Cet article a paru dans le numéro 954 de Royaliste.

[2] Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Éd. Albin Michel, 2009.

[3] Georges Bataille, La part maudite

, Éd. De Minuit, 1949.

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