QU'EST-CE QUE LE "SARKOZISME"?

"On traite l'homme selon l'idée qu'on s'en fait, de même qu'on se fait une idée de l'homme selon la manière dont on le traite" P. Kemp[1] 

 

"Le premier devoir de la République est d'assurer un droit égal à la sécurité pour tous les Français" N. Sarkozy[2]

 

 

             Après le discours sécuritaire et particulièrement abject du Président Sarkozy à Grenoble[3], le député UMP Eric Ciotti, également président du Conseil général des Alpes maritimes, a annoncé son intention de déposer une proposition de loi visant à rendre pénalement responsable les parents d'enfants délinquants. Sous un dispositf astucieux qui consiste, comme le souhaitait le Président de la République, à mettre à la charge des parents de jeunes délinquants, des obligations[4]  dont le non respect pourrait être sanctionné par une amende et/ou une peine de prison[5], le député vise explicitement à contourner le principe pénal de la responsabilité personnelle, principe selon lequel on ne peut être pénalement responsable que de ses propres agissements. Dans le même temps, le vote de la loi visant à empêcher le port du niqab dans l'espace public se poursuivait, tandis que se préparaient, dans les coulisses du pouvoir, un texte sur la déchéance de la nationalité française,et la politique d'expulsion des Roms.

 

            S'il en était besoin, la rapiditité de l'enchainement des ces évènements, qui ont chacun leur importance, a eu le mérite de montrer, à qui en doutait, que le sarkozisme n'est ni un mot vide de sens ni une forme de discours et de pratiques politiques qui disparaîtra avec l'évincement de Nicolas Sarkozy de la Présidence de la République. Comme chaucun le sait, le "isme" est un suffixe qui permet de former un substantif renvoyant à une école, à une doctrine. Parler de "sarkozisme" (et non de sarkozysme) implique donc de se positionner sur l'existence d'une pensée qui, inaugurée par l'homme, le dépasse pour rassembler autour de lui ceux et celles, de droite comme de gauche, qui adhèrent si ce n'est à l'ensemble de ses propositions, du moins à ses prémisses et à l'essentiel de leurs conséquences. La définition du sarkozisme passe donc par la recherche de ses postulats, en soumettant à l'analyse tant les discours prononcés que les lois entrées en vigueur sous ses régnes ministériels et présidentiel. Or, de cette analyse, il ressort, malgré une référence régulière à l'ordre républicain, un mépris du droit qui prend sa racine dans la volonté de s'affranchir des présupposés humanistes à partir desquelles s'est forgée notre expérience de la démocratie libérale.

 

            Un mépris du droit:

 

            L'une des premières caracéristiques des discours présidentiels tient à la psychologisation des masses qui y est à l'oeuvre. Le président s'adresse à ses interlocuteurs comme à des boules d'émotion. Ce n'est pas le citoyen qui est interpellé, c'est la victime potentielle. De là le mépris du temps du droit et de la stabilité de la loi au profit d'un "populisme pénal"[6] qui instrumentalise les faits divers pour faire basculer la fabrique de la loi dans la réaction spontanée et passionnelle. Il s'agit en somme de créer une "idéologie victimaire"  dans laquelle la référence à l'injustice de la souffrance permet de tenir en échec tous les principes fondamentaux du droit pénal moderne: présomption d'innocence, droit à l'oubli[7] par la prescription ou l'accomplissement de la peine, irresponsabilité pénale des personnes malades mentales, responsabilité pénale personnelle sont en effet autant de principes qui, en cité sarkoziste, sont érigés en obstacle à la réalisation d'une justice réduite à la simple expression sentimentaliste de la résorption des inégalités devant la souffrance.  Durcissement des peines après  l'horrible crime de Patrick Evrad qui venait tout juste sortir de prison, vote de la loi relative à la rétention de sûreté après l'assissinat de deux infirmières psychiatriques par Romain Dury, ou encore, après les évènements de Grenoble, le prononcé d'un discous sécuritaire appelant la déchéance de la nationalité française accordée aux français d'origine étrangère, voilà autant de preuves de cette volonté de s'affranchir, dans un souci électoraliste, du temps nécessaire à la réflexion qui, parce qu'elle produit du détachement, devrait pourtant guider les choix politiques[8]. Le sarkozime a parfaitement intégré cet état de fait nouveau dans lequel le pouvoir a changé si ce n'est de mains, du moins de temporalité. Au revoir le temps des intellectuels, celui qui était nécessaire à l'émergence d'une force de conviction par la détermination des causes et la mesure des conséquences à moyen et long termes. Bonjour  les saccades du temps médiatique. Bonjour la dictature de l'instant et de l'émotion. Contrairement à ce que prétendent certaines réductions psychologiques, ce n'est évidemment pas (seulement) un orgueil potentiellement démesuré, qui fait de l'omniprésident, entendu comme président présent sur tous les fronts, un médiaprésident. C'est au contraire une compréhension pertinente d'une mutation sociale dont il cherche à tirer profit pour conserver le pouvoir. Il se trouve en effet que, dans la société d' individus placée, depuis le lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, sous la dynamique des droits de l'homme, les média remplissent "exactement le rôle que tenaient l'intelligence et la science, avec d'autres moyens. Ce qui était suspendu au crédit des savoirs relève dorénavant des opérations du système d'information."[9] De là une double nécessité pour le pouvoir politique en place: réagir - de préférence par la voie législative pour être convaincant - au moindre fait divers qui heurte l'émotion collective; et être présent dans les média. Une présence assurée d'abord par une régulière mise en scène de son intimité (divorce, mariage avec Carla Bruni, etc...) qui rend possible un rapport d'identification (et donc de sympathie).Présence assurée, ensuite,  par la nomination, du président de FT et de Radio France. Par ces deux actions, il s'agit en somme pour ce pouvoir politique en place de faire bénéficier sa parole de l'aura de "vérité" aujourd'hui prêtée au discours des média.

 

            Cette allégeance au temps médiatique au détriment du temps du droit est des plus inquiétantes. Certains juristes n'ont d'ailleurs pas manqué de le soulever: "Tout se passe comme si, en France comme aux Etats-Unis, une véritable pathologie de la démocratie, spécialement dans les périodes électorales, contribuait à la construction d'un système de contrôle toujours plus puissant, plus vaste, plus élaboré."[10] Dans le sarkozisme, le droit (surtout la loi mais y compris la Constitution) est dévalué au rang d'outil subalterne, vide de sens, et, à ce titre, au contenu toujours renégociable. On aurait tort de voir ici la simple expression d'une conception positiviste du droit. Il s'agit bien davantage d'une réduction du droit à un simple mode de communication politique. La loi est faite, défaite et refaite au rythme de l'enchaînement des faits divers que la parole politique choisit de commenter. Dès lors, le droit ne peut plus être le lieu de la fixation des valeurs jugées essentielles car rien, dans ce nouveau mode de communication politique, ne doit faire obstacle à la réalisation de l'utile. D'ailleurs, il est un fait  significatif: dans les discours présidentiels, la rhétorique de l'Etat de droit est invoquée contre les délinquants alors que, tant dans la doctrine allemande où elle est née que dans la transposition qui a pu en être faite en France par les publicistes, elle est une argumentation destinée à être opposée à l'Etat. C'est bien qu'en définitve, le droit ne saurait, pour le sarkozisme, être un obstacle dans l'exercice du pouvoir. S'il en fallait une preuve supplémentaire, il suffit de se tourner vers les réactions suscitées par l'avis dans lequel, contrairement aux espérances du gouvernement, le Conseil d'Etat s'est prononcé sur l'impossibilité de fonder constitutionnellement une interdiction générale du port du niqab dans l'espace public... C'est ainsi, par exemple, que quelques jours après que cet avis ait été rendu public, Jean-François Copé, revêtant en tout et pour tout les habits de l'élève dépassant le maître[11], déclarait sur un plateau télé qu'il fallait être privé de bon sens pour être contre cette interdiction. C'est dire le haut degré de considération dont jouit la parole des juges dans cette conception du politique...

 

            Or, ce mépris du droit n'est pas sans conséquence car il autorise, dans les débats, à évacuer avec légèreté l'argument tiré du respect des valeurs juridiquement protégées. Nicolas Sarkozy en a donné une très belle illustration dans son discours de Grenoble en raillant ceux qui, pour s'opposer à la prolifération de la vidéosurveillance sur le sol français, invoquent un souci de protection des libertés individuelles[12]. Aussi, aucun échange n'est-il possible sur ce terrain. L'allégation de la violation du respect des libertés individuelles est rangée au placard des préceptes qui ne sont pas de ce monde car seul compte l'instantané, le court terme et le quantitativement évaluable. C'est la raison pour laquelle le sarkozisme ouvre la voie d' "un droit pénal de l'ennemi, un univers mortifère sans issue, une démocratie appauvrie, amputée de ses droits fondamentaux."[13] De là l'élévation des faits divers tragiques à la dignité de symptôme d'un fléau que la société ne saurait plus contenir[14], comme si le crime n'était pas, si ce n'est le fruit, du moins le pendant irréductible de la vie en société[15]. Il s'agit ici de faire émerger et d'entretenir "une mémoire hypertrophiée" par laquelle est rendue possible, acceptable une surenchère pénale caractérisée par la multiplication des incriminations et l'évincement du droit à l'oubli au profit de l'inscription dans l'individu des condamnations. En atteste ici la multiplication des fichiers, leur extension si régulière de leur champ d'application[16] que pour l'un d'entre eux du moins (le fichier STIC de la police nationale), on  en arrivait il y a peu à un fichage de 10 % de la population française[17]. En fait, en se cantonnant au registre de l'utilitarisme, le sarkozisme cherche à revêtir les habits de la neutralité, et à faire passer pour un calcul mathématique, une conséquence logique ce qui découle en fait d'un choix: celui de faire de la sécurité une politique. Dans le sarkozisme, on ne prétend traiter du fait, seulement du fait pour que les pratiques que l'on tient pour utiles, comme par exemple l'expulsion systématique des Roms, échappent au jugement moral et à la comparaison historique.

 

 

            Un postulat antihumaniste:

 

            L'humanisme n'est pas l'expression des bons sentiments même si ceux qui, comme Sartre[18], l'ont défendu, ont pu être qualifiés de bonnes âmes. Il n'est ni honteux, ni désuet. Il est une posture philosophique qui, en tant que telle, repose sur des propositions a priori en vertu desquelles l'homme devient la mesure de toute chose. C'est sur cette posture humaniste que s'est construite en France, la démocratie libérale. Or, s'il est une constance dans les réformes pénales menées au nom de la sécurité par le sarkozisme, c'est bien l'affirmation d'un antihumanisme c'est-à-dire la négation décomplexée de l'existence de l'essence de l'homme au profit d'un pragmatisme qui ne s'attache qu'à l'homme concret, contextualisé pour mieux jouer à outrance sur le registre du volontarisme.    Il s'agit en somme de faire valoir l'idée que l'ensemble du réel est maîtrisable, que le quotidien ne connaît ni hasard, ni fatalité mais seulement des tragédies évitables.

 

            Et de fait, dans le sarkozisme, "au fond, la principale cause de la violence, c'est la permissivité, et c'est la démission" (discours de Grenoble). De prime abord, ce volontarisme ne saurait être que louable: après tout, la démocratie repose sur l'idée d'une société en charge de son propre destin, et elle refuse, à ce titre, de s'incliner devant d'improbables lois de l'histoire. Sans être matérialiste, elle est nécessairement animée par un souci de réalisme afin de subordonner le réel, par un calcul politique, à un projet.  Néanmoins, comme cela a été rappelé récemment, "le réalisme n'est pas la soumission au réel" et peut même "imposer l'utopie"[19]. Dans cette oeuvre de construction de l'histoire, oeuvre de longue haleine vouée à demeurée inachevée car toujours perfectible[20], l'Etat n'avance pas à l'aveuglette: il est guidé par un ensemble de valeurs fixées dans son ordre juridique, valeurs par lesquelles est déchiffré le réel et limitée l'action de l'Etat sur ce dernier. L'efficacité n'est pas à elle seule suffisante pour évaluer l'action car il y est également question de non compromission. Ces valeurs se sont, de manière large, celles qui sont juridiquement protégées par la catégorie des droit de l'homme, celles qui, bien qu'insuffisantes à elles seules pour dessiner une coexistence collective vers laquelle tendre[21], constituent néanmoins un étalon de référence au regard duquel la société peut faire oeuvre d'un minimum d'autocritique. Or, une telle autocritique est proprement inconcevable dans le sarkozisme où le risque d'une substitution des valeurs est toujours balayé par l'argument de la volonté toute puissante[22]. C'est là toute la fonction idéologique de la consécration contemporaine de la dangerosité en droit positif. Parce qu'elle désigne l'éventualité mesurable d'un comportement répréhensible, la dangerosité permet de justifier l'exercice préventif d'une contrainte et donc de contrôler, ou plutôt de faire croire en la possibilité d'une société débarrassée du crime par la seule force de la volonté politique à le combattre.

 

            Cette mystification de la volonté politique est d'ailleurs telle dans le sarkozisme, que puissance de l'Etat rime avec brutalité comme en attestent au demeurant les nombreux dérapages allant du " casse toi pauvre con" à la déclaration de guerre nationale faite à la délinquance dans le discours de Grenoble.  "J'entends que ce que j'annonce soit fait": ces paroles prononcées par le Président Sarkozy en clôture de son discours de Bobigny sur les violences scolaires résument de manière presque caricaturale ce refus d'admettre l'existence d'un réel qui ne saurait plier entièrement sous le poids d'une volonté politique toute puissante. Par conséquent, aussi nombreux soient-ils, peu importe dans cette logique les mouvements sociaux de contestation. Ainsi fut dit, ainsi sera fait: le verbe présidentiel est supposé doté de la force du verbe de Dieu. Il est supposé doté du pouvoir de modeler à l'envie une réalité qui ne saurait lui résister. De là la nécessité de ne retenir de celle-ci qu'une lecture simplifiée incapable de fournir les instruments de son autocritique. Dans le sarkozisme, il est question d'utilitarisme mais non de réalisme. La réalité y est en effet mutilée, amputée de sa complexité sociale par des réductions naturalistes (psychologiques voire raciale) de la nature humaine, afin précisément, de créer l'illusion de la possibilité d'une emprise totale sur un réel par nature fuyant. C'est la raison pour laquelle le sarkozisme place l'individu concret ( et non l'individu comme figure porteuse de l'abstraction "humanité") au coeur de son action: il est évidemment plus simple d'agir sur l'individu en lui attribuant des déterminismes justifiant son exclusion, que de participer à la construction d'une unité collective par la réalisation d'un idéal. 

 

            Or, qu'on l'appelle démocratie, Etat de droit, ou République, notre ordre juridique est un ordre juridique libéral c'est-à-dire un ordre juridique qui garantie la protection des libertés individuelles par le postulat d'une liberté raisonnable par tous partagée. Cette protection est en effet un parti pris philosophique qui poursuit l'oeuvre du droit naturel moderne pour lequel, contrairement au droit naturel antique, l'Homme est la valeur suprême, l'étalon qui permet de juger de la légalité de l'action étatique, laquelle ne saurait tirer du seul souci d'efficacité la preuve de sa légalité. Cette inscription dans l'ordre juridique de l'Homme comme valeur suprême est une essentialisation qui  implique, a minima, au moins deux impératifs.

 

            a/ D'une part, la reconnaissance dans chaque individu de la qualité de sujet, c'est-à-dire d'homme doté du libre arbitre par lequel il se meut dans le monde des Idées. Autrement dit, avant d'être une question de liberté politique (étendue des possibilités d'action), la liberté est dans l'ordre juridique libéral un postulat philosophique, celui de la capacité de chacun de s'extraire de ses déterminations sociales et psychologiques pour effectuer des choix dont il est responsable.    Irréfragable car posée à partir d'une expérience non falsifiable, cette présomption est fondamentale puisque sans elle, il ne saurait y avoir de distinction entre l'être et le devoir être par laquelle "la société des individus" et les individus eux-mêmes sont réputés créer leur propre histoire. Comme le relève Luc Ferry et Alain Renaut, "Pour que le discours des droits de l'homme exerce sa fonction critique à l'égard de la positivité, à l'égard du pouvoir établi, il est [...] évident que [les droits-libertés] doivent être pensés en rapport à une essence abstraite de l'homme et que cette idée indéterminée de l'homme en tant qu'homme puisse constituer une valeur supérieure à toutes les déterminations imprimées en l'homme par l'époque, le statut social ou l'appartenance nationale."[23] Cette qualité de sujet s'exprime dans le droit de la responsabilité où l'exigence d'une faute vaut référence à une maîtrise individuelle des actions individuelles. Sans doute le principe de la responsabilité civile pour faute affirmé dans l'article 1382 du Code civil a-t-il été considérablement atténué dès le milieu du XIXème siècle du fait de l'avènement d'une société assurantielle. Sans doute également, les modifications successives du droit pénal (circonstances atténuantes, circulaire Chaumié, article 122-1 al.2 du Code pénal) ont-elles introduit la possibilité de prendre en compte les déterminations sociales et psychologiques dans l'évaluation tant du degré de responsabilité que du quantum de la peine. Mais, malgré cela, le droit de la société libérale reste conçu sur le mode d'une interpellation qui reconnaît (ou, dans une perspective foucaldienne, construit) un sujet doté d'une capacité de résistance. Autrement dit, bien qu'elles ne soient pas hermétiques l'une à l'autre, la modalité d'exercice du pouvoir juridique n'est pas, sauf à engendrer un changement de rationalité, réductible à la modalité d'exercice du pouvoir disciplinaire à l'oeuvre dans les institutions qui quadrillent la société civile, et pour lequel l'individu est en position d'objet maîtrisable par la connaissance.

 

            Cette irréductibilité du pouvoir juridique libéral est lié au fait que le droit libéral se définit comme étant placé sous le signe de l'universel. Comme le rappelle Alain David, "L'universel a une signification, interne à sa notion, qui empêche qu'on le ramène (sous peine de tomber dans ce que le fondateur de la phénoménologie, Husserl appelait "naïveté") à des données anthropologiques. Il faut, pour y accéder, "suspendre la thèse naturelle du monde", "oublier" en quelque sorte que celui qui parle est lui-même une partie du monde, et se placer au niveau qu'il "prétend" (meint): une proposition non affectée par les circonstances particulières dont l'ensemble constitue justement un monde, ce monde-ci."[24] Autrement dit, l'exigence d'universalité a beau être elle-même une donnée anthropologique, elle n'en est pas moins un  signifiant qui interdit de se réfugier derrière des considérations démographiques, statistiques, quantifiables,  pour la tenir en échec. Or, c'est précisément ce dont essaie de s'affranchir la politique sarkoziste. Ainsi, par exemple, le gouvernement à beau arguer que 80% des reconduites à la frontière sont effectuées sur la base du volontariat, ça ne rend pas pour autant la pratique compatible avec les exigences de l'universalisme. Qu'on se souvienne que la politique d'épuration du IIIème Reich a d'abord débuté sur un principe de négociation des départs. On ne cherche pas ici à prétendre (ce qui serait absurde) que le sarkozisme est un néonazisme mais il est un fait qu'on ne peut plus penser, après Auschwitz, de la même manière les politiques qui ciblent des populations clairement identifiées. L'on sait en effet que ce ciblage alimente une banalité du mal qui est le terreau des dérives totalitaires. Or, en invoquant cette donnée statistique, la stratégie gouvernementale consiste précisément à esquiver la question du renforcement des préjugés raciaux par cette politique d'expulsion.

 

            b/ D'autre part, l'essentialisation de l'Homme implique l'égalité entre les hommes. L'essentialisation a en effet pour conséquence de reconnaître en chacun l'existence, au delà des singularités individuelles, d'une humanité commune qui rend possible l'égalité devant la loi. C'est parce qu'elle refuse d'accorder une essence à l'homme, que la pensée sarkoziste est une pensée qui sépare: sans cette référence, elle est incapable de voir en l'Autre un Semblable. Qu'il s'agisse du malade mental qui est réduit à la singularité de sa maladie, des étrangers et des gens du voyage qui sont appréhendés sous le seul angle de la compatibilité des cultures, ou encore de la femme qui est enfermée dans le postulat d'une soumission dont il convient par bon coeur de la libérer, le sarkozisme est incapable de voir à travers le principe d'identité qui est pourtant le moteur même du régime démocratique. En ce sens, la volonté du pouvoir politique de placer sous son aile un débat tenant à la définition de l'identité nationale est un non-sens. En effet, en régime démocratique, "la nation se définit par son ambition de transcender par la citoyenneté des appartenances particulières, biologiques (telles du moins qu'elles sont perçues), historiques, économiques, sociales, religieuses ou culturelles, de définir le citoyen comme individu abstrait, sans identification et sans qualification particulières, en deçà et au-delà de toutes ses déterminations."[25] Ce ne sont donc pas les caractéristiques de la population composant la Nation qui définissent cette Nation, mais un projet politique d'émancipation des appartenances dont les modalités de réalisation et d'adaptation sont discutées dans des périodes et selon des procédures spécialement désignées à cet effet (périodes électorales, sessions parlementaires)

 

 

            Ainsi, on le voit, le sarkozisme est une entreprise de renversement. Le slogan présidentiel "travailler plus pour gagner plus" en annonçait la couleur en feignant d'oublier que l'une des facettes du progrès social qui a porté la société française consistait précisément à travailler moins pour gagner plus. Son inquiétante étrangeté[26] tient en ce sens au miracle de sa réussite, et l'on peut légitimement craindre que cette dernière ait semé, à droite comme à gauche, des envies d'être plus sarkoziste que Sarkozy. Là où peut-être une petite lueur entretenant l'espoir d'un revirement salutaire  se laisse entrevoir, c'est que le sarkozisme n'arrive pas à se défaire d'une indécence qui puise sa source dans la rengaine du discours décomplexé. Indécence d'abord d'une rhétorique qui inverse les rôles. Jean-François Copé en a donné une illustration lorsque, pour prendre la défense de la politique d'expulsion des Roms, il répondait,  à ceux qui la dénonçaient, qu'il était "étonné par le choix des mots", "très choqué" et "troublé"[27] comme si, dans cette affaire là, il était la victime méritant compassion. Indécence, ensuite, dans l'utilisation grossière du mensonge[28]. Le dernier en date est peut-être celui qui, dans le cadre de la réforme des retraites, consistait à tenter de faire croire que la pénibilité du travail était prise en considération alors qu'en fait, seul le handicap l'était. Il nous reste alors à souhaiter que, si le démontage de l'opération de renversement des valeurs dont on a tenté ici de donner une lecture d'ensemble, peut paraître trop théorique pour avoir des répercussions sur les manières de voter, le mépris envers la classe populaire qui pointe derrière cette tentative de manipulation par un mensonge grotesque, suffira à priver Sarkozy et ses avatars d'une partie de leur électorat.

 

Steve RENAUD

(septembre 2010)

 

 

 

 

 

 



[1]    P. Kemp, L'irremplaçable. Une éthique de la technique, cité par J.-C. Guillebaud, Le principe d'humanité, Ed. du Seuil, coll. "Points", 2001, p.505.

[2]    Discours de Gagny, 8 mars 2009.

[3]    http://www.elysee.fr/president/mediatheque/videos/2010/juillet/discours-sur-le-theme-de-la-lutte-contre.9392.html?search=&offset=0&context=null

[4]    Par le biais de l'élaboration d'un "plan de probation sous la responsabilité de ses parents".

[5]    "(Serait) puni de deux ans d'emprisonnement et de 30.000 euros d'amende le fait par le père ou la mère de laisser son enfant mineur, lorsque celui-ci a été poursuivi ou condamné pour une infraction, violer les interdictions et les obligations auxquelles il est soumis."

[6]    D. Salas, "Le droit pénal à l'ère du libéralisme autoritaire", in M. Massé, J.-P. Jean, A. Giudicelli, Un droit pénal postmoderne? Mise en perspective des évolutions et ruptures contemporaines, Paris, PUF, coll. "Droit et justice", 2009, p.112.

[7]    "Si le droit à l'oubli n'a jamais été, en tant que tel, formulé, l'expression toutefois est communément usitée en doctrine pour désigner les dispositifs pénaux qui permettent ou de supprimer ou de limiter le souvenir, dans la mémoire collective, de la condamnation prononcée. Parfois synonyme de pardon, le droit à l'oubli s'appuie plus fréquemment sur l'effet du temps qui passe justifiant, tant pour la paix sociale que pour la réinsertion du condamné, que le souvenir de l'infraction commise et de la sanction prononcée ne soit pas ravivé.", L. Leturmy, "La répression de la délinquance sexuelle", in M. Massé, J.-P. Jean, A. Giudicelli, Un droit pénal postmoderne?..., op. cit., p.132.

[8]    "L'absence de détachement comme telle est un des péchés mortels de l'homme politique.", M. Weber, "Le métier et la vocation d'homme politique" (1919), in Le savant et le politique, trad. de l'allemand par Julien Freund, révisé par E. Fleischmann et E. de Dampierre, préface de Raymond Aron, Plon, coll. "Bibliothèque 10/18", 1963, p.196

[9]    M. Gauchet, "Quand les droits de l'homme deviennent une politique," in La démocratie contre elle-même, op. cit., p.363. L'auteur poursuit "Comme quoi "le pouvoir intellectuel" n'a jamais reposé, malgré les apparences, sur le rayonnement intrinsèque des choses de l'esprit et sur l'autorité naurelle des clercs, mais sur les attentes collectives investies dans ces figures de proue de l'entente et de l'invention de soi."

[10]  D. Salas, "Le droit pénal à l'ère du libéralisme autoritaire", in M. Massé, J.-P. Jean, A. Giudicelli, Un droit pénal postmoderne?..., op. cit., p.113.

[11]  Prenant la défense de la politique d'expulsion systématique des Roms, ce dernier déclarait récemment "J'ai suffisamment de points de désaccord depuis trois ans avec Nicolas Sarkozy sur certains sujets pour pouvoir, de la même manière, dire sans états d'âme que, lorsqu'il s'agit de nos fondamentaux, j'adhère totalement" (c'est nous qui soulignons), http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/08/31/jean-francois-cope-reaffirme-son-soutien-a-nicolas-sarkozy_1404625_823448.html

[12]  N. Sarkozy, Discours de Grenoble, juillet 201: "je laisserai ceux qui le veulent crier à l'atteinte aux libertés individuelles, moi je pense que la liberté individuelle elle est gravement atteinte lorsque des voyous font régner la terreur devant des immeubles d'habitation."

[13]  D. Salas, "Le droit pénal à l'ère du libéralisme autoritaire", in M. Massé, J.-P. Jean, A. Giudicelli, Un droit pénal postmoderne?..., op. cit., p.115.

[14]  "le populisme pénal repose aussi sur un renversement de nos représentations de la violence et de l'insécurité. Nous sommes passés d'un délinquant compris comme un individu à corriger à la délinquance analysée comme fléau à endiguer. Tout responsable politique digne de ce nom doit en protéger le corps social afin d'épargner de nouvelles victimes. La peine n'est plus la sanction d'une faute mais exprime une volonté de lutte contre ce fléau et la réparation de ses cons"quences dommageables.", D. Salas, "Le droit pénal à l'ère du libéralisme autoritaire", op. cit., p.113.

[15]  C'est ce qui explique que les sciences sociales soient si méprisées par le pouvoir en place. Cf. en ce sens  L. Mucchielli, "Identifier, contenir et mettre à l'écart. Le retour du discours sécuritaire et ses prétentions scientifiques", 8 septembre 2009 (il s'agit d'une intervention au Collège de France. Le fichier audio est disponible gratuitement sur le site de cette institution).

[16]  Cf. L. Leturmy, "La répression de la délinquance sexuelle", op. cit., spéc. pp.134-135.

[17]  Ce chiffre est donné par la sociologue Laurent Mucchielli, "Identifier, contenir et mettre à l'écart. Le retour du discours sécuritaire et ses prétentions scientifiques", op. cit.

[18]           J.-P. Sartre, L'existentialisme est un humanisme (1946), Paris, Gallimard, coll. "Folio / Essais", 1996.

[19]  A. Morelle, "La gauche et la fatigue d'être soi", Libération, 27 janv. 2010, texte reproduit in J. Julliard (avec les contributions de), Pour repartir du pied gauche, Flammarion – Libération, 2010, p.58.

[20]  "l'écart entre la promesse des principes et la réalité des sociétés qu'ils sont censés régir demeure béant, et il est destiné à le rester. Au nom de la liberté et de l'égalité des individus, il y aura toujours à objecter au fonctionnement de quelque société que ce soit. C'est la dimension utopique des droits de l'homme", M. Gauchet, "Quand les droits de l'homme deviennent une politique", in La démocratie contre elle-même, op. cit.,p.358.

[21]  Sur cette question, cf. M. Gauchet, "Les droits de l'homme ne sont pas une politique" et "Quand les droits de l'homme deviennent une politique" in La démocratie contre elle-même, op. cit., respectivement pp.1-26 et pp.326-385.

[22]  Sur ce thème, cf. C. Godin, Le triomphe de la volonté, Champ Vallon, coll. "L'esprit libre", 2007.

[23]  L. Ferry et A. Renaut, Des droits de l'homme à l'idée républicaine, in Philosophie politique, Paris, Quadrige / PUF, 2007, p.480.

[24]  A. David, Racisme et antisémitisme. Essai de philosophie sur l'envers des concepts, préface de J. Derrida, Ellipses, coll. "Polis. Petits essais d'éthique et de politique", 2001, p.108.

[25]  Dominique Schnapper, cité par A. David, Racisme et antisémitisme. Essai de philosophie sur l'envers des concepts, op. cit., p.110.

[26]  L'expression est évidemment empruntée à Freud.

[27]  http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/08/31/jean-francois-cope-reaffirme-son-soutien-a-nicolas-sarkozy_1404625_823448.html

[28]  Cf. O. Bonnet, "Le sarkozisme ou le mensonge érigé en système", Plume de Presse, Le blog sabre-au-clair d'un journaliste engagé, http://olivierbonnet.canalblog.com/archives/2007/09/07/6140118.html