UTOPIE

 

 

Préserver et rappeler le sens des mots, ceux-ci façonnant la pensée de tout un chacun, c’est une façon, pour la rédaction du Soupirail, d’essayer de procurer ce petit « peu d’air frais » qui lui tient tant à cœur, tout en tentant d’apporter quelques lumières. Dans cette livraison, le Soupirail vous propose de redécouvrir un mot que l’on pourrait qualifier, pour peu que l’on daigneen retrouver le sens originel, d’antidote à la résignation : le joli mot d’ « utopie ».

 

Dans le langage courant, l’utopie est entendue de façon péjorative, et par conséquent négative, comme une conception ou un projet complètement loufoque ou qui, en tous cas, paraît irréalisable. Il faut peut-être préciser qu’étymologiquement le terme, qui vient du latin moderne utopia(du nom d’un roman de Thomas More paru en 1516), forgé à partir du grec ou, qui signifie « non », et topos, qui signifie « lieu » veut d’abord exprimer l’idée que l’on ne se trouve « en aucun lieu », sous-entendu connu. Ce n’est vraisemblablement qu’à partir du XIXe, qu’il est utilisé pour désigner un idéal, une vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité.


Si, comme Patrick Charlot (1), on prend le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, on peut donner deux définitions au terme d’ « utopie ». La première, paraît-il « classique », concerne « le pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas More qui porte ce titre ». La seconde inaugure quant à elle une vision totalement péjorative : « plan de gouvernement imaginaire où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce que l’on y espérait ». Si elle est péjorative, c’est parce qu’ « elle tend à faire croire que le domaine du rêve ne peut engendrer des déceptions lorsqu’il prétend se transposer dans la sacro-sainte réalité ».


On l’aura compris : le terme d’ « utopie » ne saurait se résumer complètement à sa dénaturation terminologique actuelle, qui fait des utopistes, ou bien une bande de dangereux « maîtres-rêveurs » (2), ou bien une clique de doux dingues légèrement avinés.


Et à qui appartient-il de faire en sorte que l’« utopie » (re)devienne le mot servant à exprimer l’idée que l’homme peut se faire d’un (bel) ailleurs, encore inconnu, mais particulièrement désirable, sans laquelle la vie ne vaut probablement plus la peine d’être vécue ? Face à cette question, la rédaction du Soupirail n’hésite pas à une seconde : c’est à toutes celles et à tous ceux qui, ne s’accommodant pas de cette réalité que l’on nous présente comme indépassable, ne renoncent pas à souhaiter l’avènement d’une autre société, plus sympathique que l’actuelle. Tous ceux qui, un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, ne pensent qu’à changer de monde, sans même s’en apercevoir.

 

LE SOUPIRAIL

 

 

(1) Patrick CHARLOT, « Marcel, Premier dialogue de la Cité Harmonieuse : l’utopie fondatrice de la pensée de Charles Péguy », in (Textes rassemblés par) CHARLOT (P), Utopies : entre droit et politique, études en hommage à Claude Courvoisier, EUD, Dijon, 2005, pp 111-124

(2) D’après le titre d’un ouvrage paru aux Editions Sulliver : Le procès des maîtres rêveurs, Arles, 2000.