JEAN-FERRAT: UN ARTISAN DES JOURS COULEUR D'ORANGE

Publié le par Steve RENAUD

« Un jour futur, puis des millions de jours, j’avancerai parmi des millions d’hommes, brisant les murs de ce siècle trop lourd, croquant l’amour comme la rouge pomme. »[1]

Aujourd’hui, on peut écouter Jean Ferrat de bien des manières. Avec un brin de nostalgie, en regrettant l’époque où le public pouvait propulser en haut de l’affiche un chanteur subissant par ailleurs les foudres de la censure télévisuelle. Avec une forte dose d’admiration pour ce cœur-gros-comme-ça qui, même des millions plein les poches,  jamais ne rétrécit d’un chouilla. Ou bien encore avec le souci de comprendre une pensée qui, pour ne pas avoir l’épaisseur des théories politiques des philosophes, n’en a pas moins les mérites d’exister et de laisser entendre une force de conviction faisant défaut à bien des idoles contemporaines, et même à  une bonne poignée de professionnels de la politique dont un jour - souhaitons-le proche - , on reconnaîtra qu’ ils ont tout au plus contribué à prouver que le bon sens n’a peut-être pas la qualité qu’on lui prêtait, celle  d’être par tous partagé. Dans ce contexte où l’élite au pouvoir s’acharne à faire croire que le nec plus ultra du bonheur du pauvre consiste à se vautrer dans son canapé pour mater un film HQ sur un écran taille géante, dans ce climat décomplexé où la bêtise au pouvoir ne se donne même plus la peine de se vêtir frauduleusement du masque de l’intelligence, réécouter le « fossoyeur de nos affaires »[2] qu’était Jean Ferrat sonnerait presque comme un acte hautement subversif, surtout si l’on entend le rêve de justice sociale qui ne manque pas de traverser son répertoire.

Jean Ferrat, c’était la noblesse du sentiment, l’exaltation de la révolte, l’appel à la contestation. C’était un amour de la France, un amour qui ne crachait pas sur le nom de Robespierre pour se faire une conscience, et encore moins aux visages des travailleurs, comme pût le faire un certain Sarkozy en adoptant pour slogan présidentiel l’expression insolente « Travailler plus pour gagner plus ». C’était une autre forme d’indécence, pas celle qui nous explose chaque jour à la gueule pour nous rappeler que nous, pauvres gens, ne sommes jamais suffisamment équipés pour penser, exercer, juger l’art de gouverner, et qu’il nous faut, de ce fait, accepter de croire, sans jamais rechigner, toujours avec  l’inébranlable foi du fidèle,  que les Copé, Wauquiez et Compagnie œuvrent  pour notre bien à tous, en toute circonstance,  quand bien même ces circonstances donneraient, au citoyen moyen que toi et moi sommes à leurs yeux, l’impression du mépris. Non, l’indécence de Ferrat était toute autre, elle s’adressait au pouvoir en place, blasphémait le saint nom de profit[3], et refusait toute forme de compromission en brandissant  une vérité historique qu’il ne faudrait jamais perdre de vue: en France, le progrès social doit autant, et même bien plus,  aux ferrailleurs, aux artisans, aux forgerons, aux ouvriers, qu’à ceux qui les gouvernent.

Il existe bien des façons d’écouter Jean Ferrat mais aucune ne laisse intacte. On en ressort optimiste ; on se prend de nouveau à croire à des jours « couleur d’orange »[4] ; on se redécouvre une âme de révolutionnaire[5] qui, pour peu qu’elle en rencontre une dizaine, des centaines, des millions d’autres, travaillerait bien au renversement de l’oligarchie sans même demander aucune forme de rémunération.

  

Steve RENAUD

 



[1] J. FERRAT, Un jour futur

[2] J. FERRAT, En groupe, en ligue, en procession. Cette chanson a été écrite en réponse à la chanson Le Pluriel de BRASSENS dans laquelle celui-ci, bien qu’il soit un défenseur des parias, défend un individualisme politique fondé sur le rejet du pouvoir normatif inhérent au groupe.

[3] Cf. la chanson « Si j’étais peintre ou maçon » : « Moi qui croque vos millions / Quand je chante abolissons / Votre bien-aimé sytème / Vous criez que je blasphème / De vos profits le saint nom / Moi qui croque vos millions ».

[4] « Un jour pourtant un jour viendra couleur d’orange / Un jour de palme un jour de feuillages au front  / Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront / Un jour comme un oiseau sur la plus haute branche » Aragon, Un jour un  jour (Ferrat a mis en musique et interprêté de nombreux poèmes d’Aragon, notamment Un jour un jour, poème écrit en hommage au poète espagnol Federio Garcia Lorca assassiné en 1936 par les franquistes.

[5] Puisque les mots ont quelque peu tendance à perdre leur sens, il n’est pas inutile de rappeler ce que disait CASTORIADIS : « Révolution ne signifie ni guerre civile ni effusion de sang. La révolution est un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même : l’autotransformation explicite de la société, condensée dans un temps bref. […]. La révolution signifie l’entrée de l’essentiel de la communauté dans une phase d’activité politique, c’est-à-dire instituante. », C. CASTORIADIS, « Ce qu’est une révolution » (1987), texte repris in Une société à la dérive. Entretiens et débats. 1974-1997, Paris, éd. Du Seuil, coll. « Essais », 2005, p.229.

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