UNE ODE AU NÉOLIBÉRALISME NOMMÉE JEAN-PHILIPPE

Publié le par Steve Renaud

Dimanche dernier, je le confesse, j'ai fait partie des télespectateurs qui ont offert leur temps de cerveau disponible à TF1 dans l'espoir d'échapper, devant Jean-Philippe (1), à un quotidien mal enchanté. Sans doute parce que Johnny est une de ces mythologies nationales qui m'exaspèrent (pas tapé, pas tapé, promis, je ne le dirai plus...), je croyais trouver dans l'imagination d'un monde-sans-lui, une pincée de magie réconfortante. Naïf, trop naïf... C'est exactement l'effet inverse qui s'est produit car ce qui aurait pu être une critique acerbe d'une époque jugée à l'aune de ses idoles s'est révélée n'être, au fond, qu'une nauséabonde ode au néolibéralisme (2) qui, depuis le début des années 1980, refaçonne la société française via la pomotion des figures conquérantes (3).

 

L'histoire, tout le monde en a déjà plus ou moins entendu parler. C'est celle de Fabrice, un cadre ordinaire, "le plus grand fan" de "notre" Johnny national. Après une soirée bien arrosée s'achevant par une beigne magique en pleine figure, il se réveille, ô stupeur!, dans un monde où son idole n'est que Jean-Philippe Smet, gérant d'un bowling, dont le mariage bat de l'aile principalement en raison de ses infidélités avec une bien nommée Gabrielle... Sur ce point, on peut, sans gâcher un insoutenable suspsens sentimental, révéler que ces trahisons seront in finepardonnées à Jean-Philippe lorsqu'il deviendra Johnny Hallyday. Faut croire que pour Laurent Tuel, le réalisateur, la célébrité réveille la gourgandine qui sommeillerait en chaque femme...

 

Quoiqu'il en en soit, l'essentiel est que dans ce (trop?) long métrage, Jean-Philippe n'est que Jean-Philippe parce qu'après un accident de la route, il a renoncé à se battre pour devenir le rockeur qu'il avait toujours rêvé d'être. Pourtant, Jean-Philippe n'a eu de cesse de savoir, au plus profond de lui-même, que cette vie de gérant ne rendait pas justice à son potentiel. C'est là que, débarqué d'un présent parallèle, l'arrivée de son plus grand fan prend tout son sens. Car Fabrice est une sorte de Jiminy criquet version XXIème siècle. Une vraie conscience managériale. L'architecte des opportunités. La petite voix qui répète "tu es Johnny!" pour que Johnny soit. Bref, vous l'aurez compris, Fabrice n'est rien d'autre que l'incarnation charnelle de l'individualisme à l'américaine (4), celui qui se réfère au concept de "self made man" pour créer l'illusion de la maîtrise totale des conditions d'existence et faire peser, ainsi, sur les individus la responsabilité entière et toute personnelle de leur destin. Au fond, pour ce coach débridé et tenace, ce n'est ni un coup du sort ni même un sabotage mécanique qui a fait obstacle à l'actualisation du potentiel enfermé dans la tête de Jean-Philippe. Non. C'est lui-même. Son manque de confiance en lui. Ses faiblesses. Son empressement à baisser trop vite les bras. D'ailleurs, le renoncement de Jean-Philippe est d'autant plus fautif qu'il a eu des répercussions dans la vie de tous. D'abord, évidemment, dans celle de Fabrice qui, en plus d'être professionnellement abaissé au rang de secrétaire, en est réduit, dans ce monde-sans-Johnny, à être un ridicule collectionneur de bouteilles de bière. Ensuite, dans la vie de tout à chacun dans la mesure où le non avènement de Johnny a rendu possible l'aurore d'une idole bien pâle. A la moralité plus que douteuse. Pour tout dire, méprisable. Mais une idole qui, au moins, n'a reculé devant rien pour arriver à ses fins. Elle a réussi car elle a eu la niaque, cette niaque qui, précisément, a fait défaut à ce coupable de Jean-Philippe. Cela tombe sous le sens, cette idole de seconde classe sera châtiée pour que la morale soit sauve. Qui plus est, on devine sans peine, du fait de la liaison entre destinée personnelle de Jean-Phillipe et destinée collective, qu'elle aura droit à une retraite anticipée... La boucle est alors bouclée: coaché par Fabrice, Jean-Philippe, ce monsieur tout le monde, avec ses joies, ses peines, ses meurtrissures et désillusions, se transforme sur scène en héros national dont l'arrivée est célébrée par mille feux d'artifices.

 

Cela exposé, vous comprendrez peut-être mieux pourquoi le RSA-iste que je suis est sorti de cette expérience cinématographique passablement écoeuré, presque énervé. C'est un peu comme si tout au long de ce film qui se voulait populaire, outre le fait que je ne cessais de me demander "mais que diable Luchini allait-il faire dans cette galère?", j'avais assisté, impuissant, à ma propre mise en accusation. Comme si on m'avait forçé à admettre que ma situation de diplômé sans travail n'est que le résultat de mon incapacité à discerner et saisir des opportunités qui, de toute part, pulluleraient. En d'autres termes, ce film m'a en quelque sorte fait l'effet d'une beigne magique en pleine figure. Une beigne qui m'aurait fait voyager dans le temps... Je suis de retour quelques années en arrière. Installé dans mon salon. Devant le JT. Un journaliste interroge Jean-Pierre Raffarin, alors Premier Ministre en guerre contre la prétendue société de loisir. Ce dernier récite son couplet et, pour mieux faire passer la pilule de l'injonction à la performance dont le revers n'est jamais que la culpabilisation des salauds de pauvres, il assène, sereinement, sans peur du ridicule, qu'il suffit, tout comme Johnny, d'"avoir envie d'avoir envie"...

 

Aujourd'hui, toujours dans mon salon, un autre, plus désuet, j'imagine que le petit homme doit jubiler: avec Jean-Philippe, son message est sur le point d'être confortablement ancré dans la culture populaire.

 

STEVE RENAUD

 

(1) Jean-Philippe, film de Laurent Tuel, sorti le 5 avril 2006, 1h30.

(2) Néolibéralisme au sens où les cultes de l'autonomie individuelle, de la performance et de la compétition vont de paire avec un renoncement (progressif) de l'Etat à agir directementsur le social.

(3) Cf. A. Ehrenberg, Le culte de la performance, Calman-Lévy,1991.

(4) Le film fait d'ailleurs un clin d'oeil révélateur à Rocky.

 

 

 

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