UN NÉOLOGISTE NOMMÉ SAN SEY’A

Publié le par Léon Salers

 

Cicéron fut l’un des premiers à le dire : « Les mots que nous utilisons peuvent (…) être (…) des mots nouveaux, que nous créons de notre propre chef » (1). Ces derniers, souvent obtenus par dérivation, composition, troncation, siglaison ou emprunt (2), et sous réserve que nulle attestation n’ait pu en être trouvée antérieurement (3), sont appelés néologismes de forme, les néologismes de sens désignant quant à eux les emplois d’un mot ou d’une expression préexistants dans un sens nouveau.

 

Bien que néologiser (3) ne soit pas chose aussi aisée qu’il y paraît, la langue française n’a jamais manqué d’écrivains aussi talentueux que Charles Péguy pour l’enrichir de mots nouveaux. C’est sans doute pour cela, d’ailleurs, que la question de sa vivacité ne s’est jamais véritablement posée. Rencontre-t-on encore, aujourd’hui, à l’heure où se créent des associations contre la momification de la langue française (4), de ces indispensables néologistes (5) ? Si l’on s’arrête sur le titre du dernier album (6) de l’ex-chanteur de La Bricole, c’est assez évident : il existe toujours, en ce début de XXIème siècle, des êtres qui, non contents de nous faire triper avec une musique inspirée de celle que faisait le regretté Mano Solo, ne renoncent pas, pour exprimer ce qu’aucun mot ne leur paraissait désigner jusqu’alors, à forger de nouveaux substantifs, qui sont probablement autant de signes du caractère encore vivant de la langue française.

 

Que voulait nous faire partager San Sey’a (7) en usant du néologisme « mélancophone », issu de la troncation des mots de « mélancolie » et d’ « aphone », mis bout à bout ? A l’en croire (8), l’état d’esprit qui était le sien lorsqu’il a écrit cet album, dans des conditions qui ne lui laissèrent guère d’autre choix que de chanter, à voix très basse, comme le ferait quelqu’un devenu aphone, cette mélancolie qui, à l’époque en tout cas, était la sienne.

Y parvient-il, finalement ? Je crois que même si San Sey’a n’avait pas donné de nom à son album, bref inventé un mot, il y serait arrivé. Il suffit, pour s’en convaincre, de découvrir les onze merveilleux titres du Mélancophone ou bien d’aller l’écouter, le 20 août prochain, aux alentours de 20 heures, sur la terrasse du restaurant DZ’Envies, où il sera en concert, dans le cadre de la première édition du festival dijonnais Garçon la note. Quoi qu’il en soit, nul doute que San Sey’a aura su s’y prendre pour nous imprégner de cet état d’esprit, que les mots existants ne pouvaient plus traduire.

 

LÉON SALERS

11 août 2010

 

 

 

(1) Cité par R. VAISSERMANN, in Les néologismes de forme chez Péguy et ses contemporains, mémoire de DEA, Mme le Pr. Millet-Gérard (dir.), Univ. de Paris IV-Sorbonne, 1997, p 1.

(2) Le nouveau Petit Robert de la langue française2010.

(3) R. VAISSERMANN.

(4) Par exemple l’Association pour la sauvegarde et l’expansion de la langue française ; [En ligne], http://www.asselaf.fr/index.html. Consulté le 11 août 2010.

(5) Selon la définition rappelée par R. VAISSERMANN, « (écrivain) qui use de néologismes ».

(6) SAN SEY’A, Mélancophone, La Bricole association et San Sey’a, 2008, 11 titres.

(7) www.myspace.com/sanseya.

(8) Je remercie San Sey’a d’avoir bien voulu répondre à mes nombreuses interrogations.

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