UN AVENIR PEU RÉJOUISSANT

Publié le par Samuel BON

Récemment, Le Soupirail vous recommandait un ouvrage des éditions Agone (1), maison basée à Marseille et ayant pour prétention, notamment avec la collection « Contre-feux », de « donner à lire ce que l’Université produit encore de connaissance subversive ». Cette fois-ci, c’est au tour d’un ouvrage du sociologue Jean-Pierre Garnier (2).

 

« Que nul n’entreprenne de lire ce livre s’il n’a été ou demeure marxiste, s’il n’a point lu Gramsci ou Althusser ! » C’est un peu le conseil que l’on serait tenté de donner à toute personne intéressée par le dernier bouquin de J.-P. Garnier. Toutefois, mettre ainsi en garde le lecteur de bonne volonté serait peut-être un peu excessif. En effet, l’ouvrage est largement compréhensible par le profane non « marxologue ».

 

Par contre, il faut peut-être avertir le lecteur s’attendant à prendre connaissance d’un travail de type universitaire qu’il risque d’être quelque peu… décontenancé. En effet,  le style de Garnier, plus qu’incisif : véhément, n’est pas sans rappeler celui de quelque pamphlet bien teigneux.

 

            Cela étant dit, on perdrait beaucoup à ne pas lire cet ouvrage, à maints égards lumineux. Par exemple, sans la salutaire clarification conceptuelle qu’opère Garnier à propos de « l’appellation oxymorique et médiatique de ‘’bobos’’ », comprendrait-on seulement que celle-ci, « trompeuse », cache en fait beaucoup plus de choses qu’elle est réputée en désigner et, par voie de conséquence, contribue à dissimuler à la conscience des hommes certaines réalités sociales ? De même, comprendrait-on, sans les lumières « garnièsques », que Mai 1968 n’était peut-être pas que le cri d’une jeunesse désireuse de « changer le monde » mais, bien plutôt, la révolte d’une classe montante – celle de la « petite bourgeoise intellectuelle » -  excédée par la place mineure qui lui était réservée dans le champ politique? Pas sûr.

 

            Si l’ouvrage de Garnier est utile à qui ne renonce pas à comprendre le monde dans lequel il vit, il se révélera sans doute indispensable à toute personne s’intéressant à un droit dont l’instauration avait été proposée par Henri Lefebvre pour enrayer ce qu’il avait identifié comme une catastrophe à venir. Ce droit, c’est le « droit à la ville ».

 

Pourquoi Lefebvre pensait-il que le seul moyen d’enrayer la catastrophe en question était l’instauration d’un tel droit ? Parce que selon lui, cette dernière était de nature à permette que les catégories populaires ne soient pas progressivement refoulées hors des centres-villes, vers des zones excentrées ou dégradées. Ce qui, pour lui, était une catastrophe et, pour d’autres, pure ineptie.

 

Question de point de vue, cette histoire de catastrophe ? On comprendra vite, en lisant Garnier, que non : les catégories en question ont effectivement été incitées à quitter le cœur des villes pour des espaces péri-urbains et même ruraux, pour le plus grand profit de la bourgeoisie traditionnelle, mais aussi de la petite bourgeoisie intellectuelle dont parle Garnier. Qui plus est, « l’éloignement [rendant] difficile voir impossible l’accès à la ville, à ses établissements scolaires cotés et aux emplois qui s’y créent, fussent-ils peu qualifiés », les jeunes de ces catégories sont devenus, de facto, des « laissés-pour compte »


Si Lefebvre ne délirait pas, avait-il pour autant prévu le drame à venir dont Garnier nous entretient dès le début de son livre, à savoir que ces « laissés-pour-compte » d’un processus qui les dépasse « pourraient bien dans les années qui viennent contribuer à la diffusion de la « violence urbaine » sur l’ensemble du territoire », y compris, donc, en milieu rural ? Lefebvre se doutait-il que « la fameuse question sociale » risquait de se poser « avec encore plus d’acuité que dans les ‘’cités de banlieue’’ » ? Probablement pas. Et c’est essentiellement pour cela qu’il faut lire ce livre. Car il permet de comprendre ce qui selon les dires de Garnier a de fortes probabilités de survenir prochainement : l’embrasement, sur le modèle des « émeutes de banlieue » de l’automne 2005, de tout le territoire français.

 

En tout cas, si Garnier devait ne pas se tromper, notre avenir s’annonce peu réjouissant. Si peu qu’on en souhaiterait presque qu’il ne dure pas aussi longtemps que chez Althusser.

 

SAMUEL BON

 

(1)    Samuel BON, « Mais pourquoi les voitures ? », vendredi 15.10.2010.

(2)    Jean-Pierre GARNIER, Une violence éminemment contemporaine. Essais sur la ville, la petite bourgeoisie intellectuelle et l’effacement des classes populaires, Agone, coll. « Contre-Feux », mars 2010, 254 p

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