RETOUR Á VICTOR SERGE

Publié le par Samuel Bon

Victor Serge a-t-il vraiment existé ? Si l’on se contentait de chercher dans le Robert des noms propres les traces de son bref passage sur Terre, on pourrait en douter. En effet, ce dernier, pas plus que de nombreuses encyclopédies dont on taira le nom par charité, ne comporte d’entrée à son nom On ne saurait donc trop remercier les Editions Agone d’avoir pris la peine d’exhumer une partie presque oubliée de l’œuvre de ce révolutionnaire trop peu connu (1).

 

            Né en Belgique de parents russes, le 30 décembre 1890, Serge fut d’abord anarchiste et n’adhéra au parti communiste russe qu’en mai 1919, peu après avoir fait le choix de soutenir la Révolution russe, à laquelle il participa activement jusqu’à son exclusion du PCUS, en 1928, pour « activités fractionnelles », c'est-à-dire, en clair, pour avoir eu la « mauvaise idée » de s’opposer, aux côtés de Trotsky, à la prise en main du nouvel Etat soviétique par Joseph Staline.

 

Désormais dans le collimateur du futur « Petit Père des peuples », Serge se retrouve alors placé sous surveillance, puis emprisonné et, en 1933, déporté dans l’Oural. Se rendant compte que la situation devenait on ne peut plus critique pour lui, Trotsky, qui avait momentanément réussi à échapper aux griffes de Staline, mena en sa faveur, depuis la France, une campagne internationale finalement couronnée de succès puisqu’elle aboutit à la libération de Serge, en 1936, peu de temps avant les procès de Moscou...

 

Banni d’URSS, Serge, accompagné d’une femme « rendue folles par les persécutions de l’URSS » et de ses enfants, s’envola pour Bruxelles, où il arriva le 17 avril 1936. Bien que sa réputation d’excellent journaliste professionnel ne fût plus à faire, les portes des journaux socialistes, en raison de ses positions à l’égard de l’URSS et de Staline, lui restèrent fermées. « Seule La Wallonie [quotidien socialiste appartenant à des organisations syndicales de la région de Liège] lui ouvr[it] ses colonnes », ce qui permit à ce paria qu’était devenu Serge de faire vivre sa  famille de juin 1936 à mai 1940.

 

Durant cette période, Serge donna au canard liégeois 203 articles, qu’il publia dans l’édition du samedi-dimanche. « Voilà maintenant soixante-dix ans que ces chroniques se morfondaient dans les archives du quotidien (…) conservées à la Bibliothèque royale de Bruxelles ». Fort heureusement, Anthony Glinoer, qui a choisi et annoté les 93 textes du recueil que viennent de publier les Editions Agone (2), n’a pas résisté à l’envie de les soumettre « à tous ceux qui sont soucieux de mieux comprendre une époque charnière de l’histoire du point de vue du témoin probe, lucide et engagé que fut Victor Serge ».

 

            Parmi les chroniques qui ont retenu l’attention de l’enseignant à l’Université de Toronto, et parce qu’il est impossible, en quelques lignes, de parler de toutes, on attirera tout particulièrement l’attention des lecteurs sur les magnifiques portraits que tire Serge de certaines des étoiles de sa « constellation des frères morts », notamment ceux des très émouvants « Adieu à Gramsci » et « Mort d’un ami ». On leur recommandera aussi de ne pas manquer ses magistrales notes de lecture, celle sur le Bagatelles pour un massacre de Céline (« Pogrome en quatre cent pages ») comme celle sur le Terre des hommes de Saint-Exupéry (« Terre des hommes »).

 

            Après, quoi qu’il choisisse de lire, le lecteur ne sera pas jamais déçu. En effet, dans chacun des textes qu’il daignera savourer, le talent de « journaliste populaire et de pédagogue marxiste » bien informé que fut Victor Serge se déploie si bien que l’on ne saurait guère faire moins qu’être subjugué par ce que nous a légué cet homme admirable, bien qu’ignoré de nombre de dictionnaires et d’encyclopédies.

 

SAMUEL BON

 

 

(1) Victor Serge, Retour à l’Ouest. Chroniques (juin 1936-mai 1940), Agone, 2010, 372 p, 23 €

(2) Les 110 autres chroniques seront progressivement mises en ligne sur le site des éditions Agone.

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