PRODUCTEUR DE LAIT : UNE PROFESSION DÉLIBÉRÉMENT RAYÉE DE LA CARTE

Publié le par Samuel Bon

Ce n'est pas un scoop: "les producteurs de lait sont au bord de l'explosion" (1). L'un d'entre eux l'avait même rappelé, le 25 janvier dernier, sur le plateau de TF1, à l'homme qui, quelques mois plus tôt, à Poligny (2), avait une énième fois (3) promis aux agriculteurs qu'il n'était "pas question que la France laisse tomber son agriculture ", ce qu'elle n'a pourtant pas manqué de faire, malgré les discours lénifiants de l'actuelle majorité politique, au puvoir depuis 2002. Bien que dans une situation délicate, l'un de ces producteurs de lait a accepté de me recevoir, pour discuter de sa profession, menacée, et de sa survie, à laquelle il tient malré tout.

 

 

            Un samedi après-midi donc, rencontre avec Jean-Luc, producteur laitier, dans sa ferme de 60 hectares. Pour 30 vaches laitières montbéliardes, il a un quota laitier un peu au-dessus de la moyenne puisqu’il est de 190 000 litres. « Les quotas laitiers, précise-t-il, datent de 1984. Ils ont été instaurés par la CEE afin de maîtriser la production. Ce sont ces quotas, appelés à disparaître, dont on a entendu parler fin août et début septembre 2009 ». « La fixation du quota laitier, poursuit-il, est liée à la terre » (4). Pour augmenter son quota, un producteur doit acheter des terrains auxquels sont attachés des droits de production, droits qu’il peut voir s’amenuiser si, lors d’une campagne laitière (5), il ne produit pas ce qu’il lui est légalement possible de produire. Pour le dire autrement, s’il ne produit que 175 000 litres alors qu’il pouvait en produire 190 000, Jean-Luc verra son quota perdre 25 000 litres.

 

            Jean-Luc livre son lait à une fromagerie, spécialisée dans la production de Comté, sorte de coopérative de fabrication, qu’il appelle fruitière. Chacune de ses vaches produit, annuellement, entre 6 000 et 7 000 litres de lait. Puisque le Comté est une AOC (6), dont le cahier des charges proscrit une nourriture à base d’ensilage (7), leur alimentation est principalement composée de fourrage (8), sous forme de foin (9) et de regain (10). C’est précisément en raison de cette alimentation que les vaches à Comté, contrairement à celles nourries à l’ensilage, ne font pas de cirrhose du foie. En effet, leur nourriture n’étant pas constituée des céréales très sucrées qui composent l’ensilage, elles sont peu exposées à terminer comme certains vieux Franc-comtois, un peu trop portés sur la gnôle… Par contre, elles produisent moins de lait que celles destinées à souffrir d’une maladie dégénérative du foie, et dont le lait est bu quotidiennement par des milliers d’enfants au petit déjeuner…

 

            Comme s’il voulait les défendre, Jean-Luc me fait alors remarquer que si les agriculteurs recourent à l’ensilage, ce n’est pas parce que les laitières produisent alors plus de lait – payé moins cher -, mais parce qu’en produisant les céréales à ensilage, ils bénéficient de subventions de Bruxelles. C’est aussi parce que, lorsque l’on donne de l’ensilage, l’effort physique est moindre, la récolte et le stockage plus simples, les conditions de travail différentes.

           

            Poursuivant le visite, Jean-Luc, avec un regard triste, aborde un problème qui, assurément, le mine. Celui qui le conduit, en vue d’accroître une production de regain suffisante, à détruire progressivement la terre qui le fait vivre, en l’inondant, annuellement, de 7 tonnes d’engrais, soit 20 kilos par hectare…

 

            La visite tirant sur sa fin, Jean-Luc souligne que la production de lait exige beaucoup de travail. Cela veut dire commencer sa journée vers 6 h 30 et la terminer vers 20 h, 7 jours sur 7, 365 jours sur 365. Il consent aussi à me révéler le montant de ses revenus mensuels : 1500 euros, pour sa femme et lui : « Cela nous suffit pour vivre. Et puis cette vie, c’est pas la pire : on n’a pas de patron sur le dos toute la journée ; on s’arrête quand on veut pour casser la croûte, boire un café ; on a la satisfaction, contrairement à d’autres, de ne pas empoisonner la population, de perpétuer un beau métier. »

 

            Un beau métier ? Sans doute. Mais un métier que, de conseils agricoles bruxellois en conseils agricoles bruxellois, la droite française, en acceptant depuis 2002 la dérégulation de l’agriculture et en ne remettant pas en cause le principe communautaire d’une agriculture orientée par le marché, a délibérément choisi de rayer de la carte (11). Et cela, les discours, qu’ils soient plus ou  moins beaux ou plus ou moins réchauffés, n’y changeront rien : la producteurs de lait ont bel et bien fait l’objet d’un sacrifice. Ces derniers le savent-ils ? L’apparition, lors de certaines de leurs manifestations, de pancartes où l’on pouvait lire « Sarkozy m’a tuer », incite à le penser. En tireront-ils pour autant, lors de la prochaine présidentielle, les conséquences qui s’imposent ? Ce n’est pas impossible. Cela peut-il inquiéter la majorité politique actuellement en place ? Dans la mesure où la France n’est plus cette « République de paysans » qu’il fallait caresser dans le sens du poil pour espérer un jour décrocher le pompon (12), rien n’est moins sûr. Cela étant, quelques députés de l’UMP, conscients qu’un président de la République ne se fait pas réélire aux plus hautes fonctions en engrangeant les voix des seuls nantis, ne manqueront peut-être pas de signaler à Mr Sarkozy qu’il ne faudrait pas, aussi, se mettre les agriculteurs à dos (13)… Mais d’ici là, les producteurs de lait, aujourd’hui au bord de l’explosion, seront peut-être au fond du gouffre…Sans doute sera-t-il même trop tard pour les y en sortir…

            Au moins ne pourra-t-on pas dire que l’on ne savait pas…

 

SAMUEL BON

 

 

(1) Yves BOITEAU, « Les producteurs de lait sont au bord de l’explosion », Aujourd’hui en France, Jeudi 5 août 2010, p 7

(2) Nicolas SARKOZY, « Un nouvel avenir pour notre agriculture », Poligny (Jura), mardi 27 octobre 2009 ; [En ligne], http://www.elysee.fr/documents/index.php?mode=view&lang=fr&cat_id=7&press_id=3042.

Consulté le 6 août 2010

(3) Le petit journal sur Canal + a révélé d’amusantes similitudes avec un autre discours du président, tenu le 19 février 2009 à Daumeray dans le Maine-et-Loire ; [En ligne], http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/10/28/nicolas-sarkozy-prononce-un-discours-copie-colle-sur-l-agriculture_1259980_823448.html. Consulté le 6 août 2010.

(4) Cette liaison du quota à la terre est contrôlée par la DDA, administration de l’Etat central et non par les chambres d’agriculture.

(5) La campagne laitière est la période durant laquelle l’agriculteur est tenu de produire ses quotas, soit la période allant du 1er avril d’une année au 30 mars de l’année suivante.

(6) Il existe différentes sortes de fourrage : le fourrage vert (brouté sur place ou coupé pour être mangé à l’étable) et le fourrage sec (récolté et séché pour être consommé ultérieurement). Dans tous les cas, on parle de plantes servant à la nourriture du bétail.

(7) Herbe des prairies, fauchée ou coupée, destinée à la nourriture du bétail.

(8) Herbe qui repousse dans une prairie après la première coupe.

(9) Décret n°2007-822 du 11 mai 2007 relatif à l'appellation d'origine contrôlée " Comté ".

(10) L’ensilage est une méthode de conservation de produits agricoles, plus particulièrement de certaines céréales comme le maïs, que l’on met en silos (généralement une excavation souterraine). Si le lait produit par des vaches nourries à l’ensilage est interdit pour la fabrication du Comté, c’est parce que son utilisation ne manquerait pas de faire gonfler, voire exploser, les meules de Comté lors de la fermentation. En effet, un tel lait contient des bactéries, contre-indiquées, que ne contient pas le lait issu de vaches nourries au fourrage.

(11) Chéradénine NEPER, « Discours de Poligny : l’agriculture prise en otage par l’identité nationale », Note de la Fondation Terra Nova, 31 octobre 2009, 5 p ; [En ligne], http://www.tnova.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=1052. Consulté le 6 août 2010.

(12) Philippe VIGIER, « La République à la conquête des paysans, les paysans à la conquête du suffrage universel », Politix, 1991, n°15, pp 7-12, [En ligne], http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polix_0295-2319_1991_num_4_15_1461. Consulté le 6 août 2010.

(13) I.S., « Remous au sein de l’UMP », Aujourd’hui en France, Vendredi 6 août 2010, p 10

 

 

 

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