MAIS POURQUOI LES VOITURES ?

Publié le par Samuel BON

D’Alèssi Dell’Umbria, sorte de « sociologue de gouttière » (1), on connaissait déjà une Histoire universelle de Marseille, de l’an mil à l’an deux mille (2), qui avait su séduire François Ruffin, du Diplo (3). Il revient avec La rage et la révolte, nouvelle édition, augmentée, de C’est de la racaille ? Eh bien, j’en suis ! (4)

 

            « Les jeunes incendiaires de banlieues n’étaient pas tous d’origine immigrée bien que ceux-ci aient constitué le gros des troupes, mais tous étaient pauvres. Une fois qu’on a rappelé ça, on y voit plus clair ». D’emblée, ou presque, Alèssi Dell’Umbria jette une pierre dans le jardin de ceux qui ne croyaient - ou ne voulaient - voir dans les « événements » de l’Automne 2005, qu’une série d’émeutes fomentées par des intégristes religieux, contre la République. Il enfonce le clou en soulignant que la majorité des mineurs arrêtés lors de cet automne, souvent des « visages pâles », n’étaient absolument pas connus des services de police. Il s’agissait la plupart du temps de « petits gars sans histoires qui sont devenus fous de rage après ce qui s’est passé à Clichy-sous-Bois le 27 octobre au soir ».

            Pourquoi sont-ils devenus fous de rage ? C’est, au fond, assez simple, nous dit Dell’Umbria : parce que les deux jeunes électrocutés dans le transfo, c’étaient pour un tas de ces petits gars, la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

            Les « émeutes «  de 2005, c’étaient donc « pas les musulmans contre autre chose ». C’étaient des jeunes qui en avaient marre. Marre de leur vie. Marre du béton. Marre du climat de terreur que fait régner la BAC. Marre des exactions qui ne sont pas une nouveauté. Marre du silence des adultes, jamais descendus de chez eux pour dénoncer les brutalités policières dont les jeunes sont régulièrement victimes. Marre de cette République qui ne voit dans les cages d’escalier des immeubles et les rues des cités que le territoire de l’Etat, c'est-à-dire un pur espace de passage, neutralisé, que seule la police aurait le droit d’investir.

            Soit. Mais pourquoi s’en sont-ils pris aux voitures de leurs voisins ? D’abord, ils ne s’en sont pas pris qu’aux voitures. De nombreuses attaques ont été menées contre les symboles de l’Etat : Bureaux de Poste, « flics », notamment. Ensuite, il y a eu des tentatives de transporter l’affrontement au cœur des villes, notamment à Lyon, où les CRS ont dégagé la place Bellecour en 1 heure à peine, le samedi 12 novembre 2005. Mais la plupart de ces tentatives, dont les média, trop occupés à compter le nombre de bagnoles cramées, n’ont pas ou peu parlé… la plupart de ces tentatives ont échoué.

            D’accord, mais pourquoi les voitures ? Parce qu’aujourd’hui, « la célébrité [étant] l’unique mode de communication, de reconnaissance publique » et « le scandale (…) la forme  négative de la célébrité », brûler des voitures, étant entendu que « détruire pour le plaisir est le scandale suprême pour une société qui banni toute forme de dépense sauvage », c’est un bon moyen d’obtenir enfin une forme de reconnaissance. En d’autres termes, parce qu’on attire l’attention comme on peut.

            Oui, mais pourquoi, plus spécifiquement, la voiture ? Parce qu’aux yeux des jeunes incendiaires de 2005, rien, sans doute, n’incarne mieux le cancer qui les ronge – cette indicible sensation d’enfermement - que la voiture. Et pourquoi la voiture incarnerait-elle l’enfermement ? D’abord, parce que lorsqu’on habite la banlieue, ne pas posséder d’automobile, revient à rester captif de cet espace, dont on ne saurait alors s’échapper. Et que, ensuite, posséder un de ces habitacles qui prolongent le domicile privé, c’est une autre façon de devenir captif d’une « prothèse devenue indispensable », nous séparant radicalement des autres, mais avec un minimum de confort personnel. En d’autres termes, les jeunes s’en sont pris aux automobiles parce qu’à leur yeux, elles incarnent l’enfermement » des gens des « quartiers », des banlieusards. La mise au ban de la société.

            C’est plus clair maintenant ? Peut-être pas. En tout cas, en brûlant les voitures, les jeunes incendiaires s’en sont pris à des objets qui n’ont rien d’innocent. On les croyait débiles et désoeuvrés… ils n’ont jamais fait que nous dire, à leur façon, et avec les moyens du bord, qu’ils ne voulaient plus être relégués en périphérie, enfermés dans leur prison de grisaille. En quelques mots : nous dire à tous que cela ne pouvait plus durer.

            Tout l’intérêt du livre d’Alèssi Dell’Umbria est d’essayer de nous le faire comprendre.

            Le problème, c’est que, non seulement les voitures n’ont pas fini de brûler, mais que ceux dont les voitures ne sont pas près de brûler s’en fichent.

 

SAMUEL BON

 

(1) Pierre Bourdieu. La sociologie est un sport de combat,  film de Pierre Carles,  C-P Productions et VF films, , DVD, 2007, 150 mn.

 

(2) Agone, 2006, 756 p, 28 €.

 

(3) « Comment épurer Marseille, l’ ‘’incurable’’ », Le Monde diplomatique, janvier 2007, p 15

 

(4) Editions de l’Echappée, mai 2006.

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