MACHINES DÉSIRANTES ET DUPLICATION

Publié le par Alexandre GAMBERRA

 

(Autour de Michel Houellebecq et de La Possibilité d’une île)

 

par Alexandre GAMBERRA1

 

 

"Il ne s’agit plus de confronter l’homme et la machine pour évaluer les correspondances, les prolongements, les substitutions possibles ou impossibles de l’un ou de l’autre, mais de les faire communiquer tous deux pour montrer comment l’homme fait pièce avec la machine, ou fait pièce avec autre chose pour constituer une machine." Gilles Deleuze, Félix Guattari, « Bilan programme pour machines désirantes »  L’Anti-Œdipe, p. 464.

 

 

         Nul besoin de se référer aux thèses fameuses de Martin Heidegger pour constater que l’histoire des hommes se confond avec celle des rapports des hommes à la technique. Pourrait-on d’ailleurs concevoir et penser ce que nous sommes indépendamment du lien que nous entretenons avec l’outillage, les prothèses et les machines que nous inventons et dont nous nous servons pour nous soulager dans nos travaux et nos tâches, pour suppléer nos faiblesses et nos fragilités, pour décupler et démultiplier nos capacités et nos aptitudes dans notre saisie du monde et des autres ? On a souvent traduit cette proximité ambivalente de l’homme et de la technique par des représentations qui l’exprimaient soit en termes prométhéens2 soit à partir d’une vision « catastrophiste », souvent réactionnaire, de l’Histoire3.

 

Dans tous les cas, le dualisme de la pensée occidentale, depuis Platon et sa défiance à l’endroit du corps décrit comme la « prison de l’âme » (Phédon), et en passant par Descartes et son Traité de l’homme4, a induit une vision de l’humain empruntant au modèle de l’enveloppe (on dirait aujourd’hui, du packaging) et de la mécanique. Cette dichotomie a conduit à considérer les hommes concrets, certes distingués des « animaux-machines », comme relevant d’un appareillage hybride associant la sensibilité et l’intellection au « machinique ».

 

En ce début du XXIe siècle, avec le développement des biotechnologies et de l’intelligence artificielle, beaucoup se demandent si l’avenir de l’humanité n’est pas nécessairement bionique et si le cyborg n’est pas en passe de supplanter l’homo sapiens sapiens. Certains des partisans de la science et de ses progrès l’envisagent sans effroi d’autant qu’ils prennent le soin de revendiquer cet avenir en affirmant vouloir en régler rationnellement la marche et les conditions d’instauration. Les tenants de la tradition humaniste s’en émeuvent, redoutant le pire, c’est-à-dire une sorte de suicide collectif.

 

En France, les livres de Michel Houellebecq, notamment Les Particules élémentaires et La Possibilité d’une île, ont alimenté la polémique et la controverse, en donnant l’impression sinon d’avaliser ces mutations du moins de s’y résigner. Aussi mon propos visera-t-il à interroger, à travers une lecture synthétique de La Possibilité d’une île5, une problématique dont on appauvrirait l’enjeu en accréditant l’idée d’un écart radical entre l’homme et la machine.

 

I.Vers une humanité sans sociabilité ?

 

Avec La Possibilité d’une île, Michel Houellebecq s’inscrit dans le droit fil de ses précédents ouvrages qui, « dans la déréliction et dans la rage6 »(6), dénoncent l’épuisement du désir et de l’amour en Occident, et une souffrance d’être consubstantielle à l’existence. Son livre est bâti sur l’entrelacement du récit de vie laissé par Daniel1, un humoriste de la fin du XXe siècle, « observateur acéré de la réalité contemporaine7 »(7), et des commentaires que, deux millénaires après sa mort, en font ses successeurs Daniel24 et Daniel25, les néo-humains qui le prolongent, dans « une vie calme et sans joie8 ».

 

Dans son livre, Michel Houellebecq n’écarte pas l’hypothèse que l’essor des biotechnologies épargne aux hommes la farce grotesque de l’amour et le plaisir sexuel. La duplication du code génétique et la création artificielle de la vie rendraient obsolète toute embryogenèse et, par voie de conséquence, toute sexualité. Ce projet, celui de la secte des « élohimites » et de son prophète, lui permet de parachever sa peinture d’une humanité coincée entre ses attentes physiques et hormonales, ses pauvres spéculations et sa misère quotidienne.

 

Les personnages de Houellebecq ont indubitablement « des accents schopenhaueriens pour évoquer l’absurdité de l’existence […], entièrement vouée à la souffrance9 ». Daniel1 jette un regard cynique sur la société, son consumérisme, sa fascination pour le matériel, la réussite, l’argent et « une jeunesse sans limites10 ». Comme les précédents « héros » de l’écrivain, Daniel est un quadragénaire désabusé, amoral, « à la limite émotionnelle de la survie11 ». Parce qu’en butte au vieillissement et à la finitude, l’existence lui semble un « calvaire ininterrompu12 » exacerbé par une mécanique sociale qui « marche » à la frustration.

 

Pour Houellebecq, l’amour est un sentiment qui piège et avilit celui qui le contracte et lui cède. Il vaut mieux s’en défier. Cette affection est toujours mortelle. La personne amoureuse non seulement abdique son libre-arbitre mais se renie et s’aliène, en s’abandonnant à l’autre. La vie de couple ne connaît que l’échec. Si l’on ne veut pas être dévoré et mis à bas par l’autre, il convient de composer et de jouer à l’esprit fort. Dans son livre, Houellebecq stigmatise l’esclavage de l’amour en rendant Daniel1 follement attaché à Esther, sa jeune, jolie, individualiste et « réaliste13 » maîtresse. Cette femme, « incroyablement, délicieusement érotique14 », s’avère « une espèce de monstre d’égoïsme et de vanité autosatisfaite15 ». Comme toute sa génération, elle ne regarde l’amour que comme « un divertissement plaisant, guidé par la séduction et l’érotisme » et elle en exclut tout « engagement sentimental particulier16 ». Avec elle, Daniel1 vérifie donc que « [l]’amour non partagé est une hémorragie.17 »

 

Cependant la fin de l’humanité, remplacée par une autre ignorant la sociabilité, finit au bout de deux millénaires par montrer ses limites : en témoignent les défections de Marie23 et de Daniel25 après leur prise de conscience que « le seul fait d’exister est déjà un malheur18 » et que « [l]’inanité du monde » n’est pas « acceptable19 ».

 

II.Le désir contre la duplication ?

 

La presse a interprété la parution successive de La Possibilité d’une île de Michel Houellebecq et de Une Vie divine de Philippe Sollers comme la critique radicale du premier par le second, les commentateurs opposant le futur biotechnologique de l’humanité envisagé par Houellebecq à la force irrépressible du désir exalté par Sollers.

 

Pareille mise en perspective relève d’un spectacle dont est coutumière la société de l’information, et qui a, surtout, le désavantage d’escamoter et d’occulter ce que l’économie libidinale et le désir ont eux-mêmes de « machinique » : ils sont en effet loin d’échapper au cyclique et à la répétition. Les revendiquer, pour sympathique que cela puisse paraître, n’est pas suffisant pour contrarier l’envahissement par la technique de la vie sociale et personnelle ainsi que l’ordre du monde. La duplication qui menace désormais le quotidien des individus et fait vaciller leur existence, ne peut pas être combattue ni même contenue en recourant à la seule invocation du désir, lequel condamne à un leurre, à une fausse alternative : l’organisation sur le mode technique et industriel du vivant n’est pas déjouée mais plutôt réfléchie de façon spéculaire, par la simple affirmation du désir car celui-ci s’exerce alors selon le régime des « machines célibataires », c’est-à-dire de systèmes fonctionnant par, pour et en eux-mêmes.

 

C’est Michel Carrouges, en 1954, qui dégage « sous le nom de « machines célibataires », un certain nombre de machines fantastiques qu’il découvrait dans la littérature.20 » Le commentaire qu’en ont fait Gilles Deleuze et Félix Guattari insiste sur le « plaisir qu’on peut qualifier d’auto-érotique ou plutôt d’automatique où se nouent les noces d’une nouvelle alliance, nouvelle naissance, extase éblouissante comme si l’érotisme machinal libérait d’autres puissances illimitées.21 »

 

Voilà pourquoi je risquerai un rapprochement audacieux en soutenant que la « réponse » à Houellebecq n’est pas à chercher chez Sollers mais chez Alfred Jarry, dans un récit publié en 1902, en l’occurrence Le Surmâle, lequel examine, en quelque sorte par anticipation, et avec davantage de profondeur que Houellebecq et Sollers, à quelles conditions le désir agit sur le sujet comme un « carburant » permettant à l’individu de dépasser les limites des forces humaines, alors que d’ordinaire il se contente de changer « l’amour en mécanique de mort22 ».

 

III. « Machines célibataires » ou « machines désirantes » ?

 

L’incipit du Surmâle opte pour le ton de la provocation en proclamant que « [l]’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment.23 » Lors d’une soirée donnée en son château, et partant du postulat de l’illimité des forces humaines24, André Marcueil, le personnage de Jarry, soutient à ses hôtes qu’il connaît un individu capable d’égaler en assauts sexuels « le record de l’Indien « tant célébré par Théophraste, Pline et Athénée », lequel, rapporte d’après ces auteurs Rabelais, « avec l’aide de certaine herbe le faisait en un jour soixante-dix fois et plus ».25 »

 

Cet étonnant récit opère, par le biais de l’excès et de l’outrance, une démythification radicale, extrême, du sexe et de l’amour. Ce que n’a pas manqué de souligner Annie Le Brun :

 

Tout commence pourtant si légèrement, dans un décor d’opérette (un château où l’on cause) avec des personnages d’opérette (des uniformes et des femmes du monde, des actrices et des savants) et un argument d’opérette (un record galant à battre). D’ailleurs comment cela pourrait-il être autrement ? On connaît le goût de Jarry pour l’opérette qui, outre l’avantage inestimable à ses yeux de prendre au sérieux ce qui ne l’est pas et d’ignorer ce qui l’est, ne parle que d’amour. Il suffit alors de renverser sa perspective simpliste et de l’utiliser comme un gros tamis : c’est le meilleur moyen pour débarrasser l’amour de la poudre aux yeux dont on le maquille et en faire apparaître le mécanisme trivial. Tel est le sabotage inaugural de Jarry qui, en proclamant que « l’amour est un acte sans importance puisqu’on peut le faire indéfiniment », exhibe d’emblée, au mépris de toutes les conventions, le dérisoire « piston qui fait marcher la machine » de l’opérette et de la vie.26

 

Avec Le Surmâle, Jarry parie, en dépit de tout, sur l’amour « comme improbable tangente du désir27 », pour reprendre une expression d’Annie Le Brun. Ce faisant, il ne verse à aucun moment dans la mièvrerie ni le romantisme : ce qu’il explore c’est « l’énergie sexuelle » et son aptitude à défaire « le mesurable ».

 

L’intermède de la course des Dix Mille Milles, une opération promotionnelle destinée à lancer le Perpetual-Motion-Food (L’Aliment-du-Mouvement-Perpétuel) organisée par le chimiste William Elson et le « richissime ingénieur, électricien et constructeur d’automobiles et d’aviateurs Arthur Gough28 » entre un train express et une « quintuplette » de cyclistes s’alimentant uniquement avec le produit mis au point par Elson, vise d’ailleurs à établir et à vérifier la supériorité du « moteur humain » sur « les moteurs mécaniques »29. Tout en l’emportant sur la machine, les hommes ont été néanmoins coiffés sur le fil :

 

[…] en dépit de la victoire de la quintuplette sur la locomotive, la course est gagnée par une présence fantôme ou fantasmée qui n’a ni sens ni utilité, l’Ombre pour les uns, le Pédard pour les autres, l’Indien pour Ellen, mais dont la réalité ne peut être contestée comme le prouve, à l’arrivée, le « poteau couronné de roses rouges qui avaient jalonné toute la course ».30

 

Au lendemain de cette épreuve, Marcueil invite plusieurs des hôtes avec lesquels il s’en était entretenu à assister à la tentative d’un « Indien » de battre le fameux record rapporté par Théophraste. Sept prostituées parisiennes, parmi les plus belles et les plus expérimentées, sont convoquées et louées. Toutefois, une femme survient : il s’agit d’Ellen qui, loin d’être dupe, sait que l’Indien et Marcueil ne font qu’un, comme auparavant l’Ombre de la course des Dix Mille Milles et le même Marcueil. Elle se présente à lui « toute rose et toute nue, comme transparente sous la lumière des lampes31 ». Dès lors, « [i]l n’y avait plus qu’un homme et une femme, libres, en présence, pour une éternité.32 » En vingt-quatre heures, le couple égale puis pulvérise les prouesses relatées par les Anciens en assumant la bagatelle de quatre-vingt-deux assauts.

 

Cet exploit peu ordinaire amène les amants à se défier et à s’affronter brièvement. Marcueil esquive le geste potentiellement criminel d’Ellen, la plonge en catalepsie puis la tire de son sommeil33. Cependant, le lien qui les unit les incite, très vite, à ne pas en rester là :

 

Et le souffle de la jeune femme susurra, dans un baiser qui lui fit bourdonner l’oreille :

-Enfin, on est quitte de ce pari, pour être agréable à… M. Théophraste ! Si nous pensions à nous maintenant ? Nous ne nous sommes pas encore aimés… pour le plaisir !34


Si Ellen et André Marcueil décident de recommencer de s’aimer et de « se propulser » aux rives du « et plus… », c’est qu’ils ressentent que leur corps-à-corps n’a encore rien dévoilé de leur intimité et qu’il leur incombe de « savoir de quoi est faite la force qui les entraîne au-delà de ce qu’ils croient être35 ». Pendant ces nouvelles étreintes, une ritournelle diffusée au phonographe provoque un furieux et terrible emballement des sens et une perte totale de contrôle :

 

 

Et au milieu de cette folie, il comprit, dans un éclair lucide, que s’il ne faisait pas taire […] tout de suite là-bas sur la table cette voix impérieuse qui était maîtresse de ses sens hyperesthésiés, de sa moelle et presque de son cerveau, il lui faudrait posséder encore, et son sexe ne pourrait pas ne pas la posséder, la femme en train de mourir que ses bras n’avaient pas lâchée.36


On n’est pas ici dans la bluette mais dans l’effroi consubstantiel aux sexualités. Marcueil épuise littéralement Ellen en l’aimant « à mort », lui réservant le sort qu’il a infligé à la petite fille découverte « violée à mort37 » sur ces terres et à ses autres victimes abandonnées tout au long de la route des Dix Milles Milles38.

 

Ce « motif » est capital car, ici, l’écrivain applique à l’amour ce que Sade avait discerné du désir qui non seulement assujettit les individus à une implacable mécanique mais aussi prend toujours appui sur un fond incommensurable de férocité et de criminalité39.

 

La vue de l’impossible, c’est-à-dire la vue d’Ellen dans la nudité de la mort40, conduit Marcueil à (s’)avouer son amour pour elle. A peine a-t-il proféré « Je l’adore !41 » qu’Ellen revient à la vie :

 

Ellen n’était pas morte.

Evanouie ou pâmée seulement : les femmes ne meurent jamais de ces aventures-là.42


Le père d’Ellen, en connivence avec le docteur Bathybius et l’ingénieur Gough, entend néanmoins plier Marcueil à sa volonté :

 

Si André Marcueil était une machine ou un organisme de fer se jouant des machines, eh bien, la coalition de l’ingénieur, du chimiste et du docteur opposerait machine à machine, pour la plus grande sauvegarde de la science, de la médecine et de l’humanité bourgeoises. Si cet homme devenait une mécanique, il fallait bien, par un retour nécessaire à l’équilibre du monde, qu’une autre mécanique fabriquât… de l’âme.43

 

Afin de circonscrire Marcueil, de le mâter en le rendant plus « ordinairement » humain, une machine magnéto-électrique productrice d’amour est donc hâtivement élaborée par Gough. Toutefois, comme « lorsque deux machines électro-dynamiques sont en contact, c’est celle dont le potentiel est le plus élevé qui charge l’autre », Marcueil prend contre toute attente l’ascendant sur la machine à laquelle on l’a connecté et parvient aisément à se l’attacher : la machine supposée insuffler le sentiment amoureux à l’homme se comportant en froide mécanique, libre d’affect et insensible, finit par être subjuguée par lui. La mise en relation par Gough de Marcueil à une batterie d’accumulateurs suscite un court-circuit qui vient à bout et de l’homme et de l’agencement technologique : « Le Surmâle était mort là, tordu avec le fer.44 »

 

Le savoureux épilogue du roman en appelle à l’ironie pour évoquer le mariage d’Ellen avec « un époux […] capable de maintenir son amour dans les sages limites des forces humaines45 » et à l’élan poétique et symbolique d’un amour réinventé que rien ni personne ne pourra entamer puisque la jeune femme a recueilli en sa mémoire une des gouttes de verre fondu qui avaient coulé sur son visage lors du drame : « Elle a fait substituer, par un joailler habile, à la grosse perle d’une bague qu’elle porte fidèlement, une des larmes solides du Surmâle.46 »

 

Dans son brillant et précieux commentaire du Surmâle, Annie Le Brun a beaucoup insisté sur la portée du livre de Jarry, qui postule qu’aimer exige certes de prendre physiquement l’autre mais aussi de prendre conscience que la répétition de l’acte enferme dans l’éternel retour mécanique du désir. Du coup, cette lucidité renouvelle la conception de l’amour en la démarquant de la tradition occidentale, y compris pour ce qui est de son « régime » érotique :

 

Et toute l’érotique occidentale s’en trouve bouleversée, dès lors qu’au lieu d’un seul regard habilité à réinterpréter indéfiniment la réalité à l’intérieur d’un cadre immuable, deux présences commencent à s’affronter dans le regard amoureux, l’une et l’autre se donnant la possibilité d’être ce qu’elles ne sont pas encore.47


La phrase inaugurale du Surmâle peut enclencher une lecture suggérant une certaine distance critique à l’égard de l’amour et du désir, quoique le propos du livre soit en vérité de montrer comment les « machines célibataires » neutralisent le sujet, en l’« arrimant » à la mécanique sociale et en scellant la conformité de cette attache, puis d’esquisser les « voies et moyens » d’une tentative pour « réinventer l’amour » :

 

Et c’est aussi en quoi Le Surmâle se différencie de l’ensemble des « machines célibataires » qui, à travers les rôles érotiques, reflètent le jeu social. On peut même se demander si la mortelle fatalité, que l’amour est censé produire à l’intérieur du système « célibataire », ne résulterait pas de la conformité de la mécanique érotique aux exigences sociales, les rôles sexuels servant à maintenir enfouie dans les êtres une criminalité qui, occultée, n’en travaillerait que plus à les détruire. Du coup, la plus radicale critique en aurait été menée par Jarry, cherchant au contraire dans Le Surmâle à objectiver cette criminalité pour y voir l’énergie spécifique à l’origine des plus belles solutions amoureuses, amis avec ce que cela suppose d’insoumission définitive.48



 

Parce qu’auto-érotiques, les « machines célibataires » ont beau exhiber les oripeaux du vivant, elles n’en reproduisent, en trompe-l’œil et en arborescences multiples, que le simulacre. Ce sont des « surfaces d’enregistrement » qui concentrent sur elles, par fascination et réitération, tous les foisonnements et les bourgeonnements de l’étant, mais en les privant de toute efficience réelle puisqu’elles établissent « une surface enchantée d'inscription ou d'enregistrement qui s'attribue toutes les forces productives et les organes de production, et qui agit comme quasi-cause en leur communiquant le mouvement apparent (le fétiche) »49.

 

Si comme l’affirment Gilles Deleuze et Félix Guattari, « tout fait machine50 », c’est bien parce que tout est production qui, dans la sphère sociale comme dans celle du désir, est toujours organisée à partir d’un couplage associant une « machine-source » d’où émane un flux, et une « machine-organe » qui intervient pour couper son écoulement51. La production sociale ne peut quant à elle se concevoir et s’exercer en dehors de machines techniques. Le désir étant lui-même production, les « machines désirantes » s’affirment par conséquent comme « production de production52 ». Force est de constater qu’André Marcueil et Ellen, les personnages de Jarry, évoluent sans jamais dénier qu’ils font « pièces » avec un dispositif machinique et que « la production désirante est multiplicité pure, c’est-à-dire affirmation irréductible à l’unité ». Leur caractère subversif réside dans leur ferme et résolu rejet de l’univocité au profit des « connexions polyvoques53 ». Annie Le Brun considère que Jarry bouleverse ainsi la tradition occidentale en esquissant une conception de l’amour dans laquelle la connaissance de l’autre ne s’acquiert pas « à travers un regard masculin qui réaffirme l’hétérogénéité du masculin et du féminin pour entretenir, perfectionner et affiner, au lieu de l’interroger, un système de représentation toujours identique à lui-même dans lequel la femme est le moyen d’accéder à une réalité supérieure54 » et s’efforce de saisir leur « réversibilité ». De fait, dans le corps-à-corps qui emporte Ellen et André Marcueil, « deux présences commencent à s’affronter dans le regard amoureux, l’une et l’autre se donnant la possibilité d’être ce qu’elles ne sont pas encore.55 » Les héros de Michel Houellebecq ne participent pas de cette force « soulevante » parce que le romancier préfère les condamner au ressassement de leur désespoir qui, en l’espèce, ne peut pas avoir valeur de « forme supérieure de la critique ».

 

En guise de conclusion

 

Les pratiques et les phénomènes extrêmes ayant trait au corps, aux sexualités, aux genres et à leurs représentations constituent des enjeux politiques, parce qu’ils révèlent des lignes de fractures, de contradictions et d’affrontement essentielles, dans le cadre d’une formation économique et sociale française en pleine mutation. La société entend les maintenir dans l’ombre, hors de portée, hors de vision, dans le non-dit et l’in-affiché, en les jugeant honteux, scandaleux, immoraux (ou amoraux), relégués et rejetés dans les marges, stigmatisés, réprouvés, criminalisés, « judiciarisés » : la morale, les convenances et le discours humaniste font écran à ce que la pensée sociale dominante regarde comme des déchets, des résidus et du rebus à l’ordre technicien. Or les cas-limites, considérés comme extrêmes, sont éclairants quant à l’état réel des contradictions et des conflits qui travaillent le monde et structurent son évolution (et programment peut-être sa disparition-implosion).

 

Cela étant, l’humanité est peut-être moins malade de la technique que d’elle-même puisque la voici de moins en moins capable de cantonner celle-ci à une fonction supplétive et que, sous la pression de l’intelligence artificielle qu’elle a conçue, elle vit « parasitée dans ses langues et dans son rapport au corps par les moyens de la technique56 ». Les menaces qui pèsent sur la culture et la civilisation occidentales, voire sur une planète « globalisée et mondialisée », résultent de choix qui les ont engagées à produire elles-mêmes les forces qui les ruinent, les dérèglent, les submergent, à la façon d’un organisme privé de ses défenses immunitaires par une infection virale.

 

Le grand mérite des investigations entreprises par Michel Houellebecq dans ses livres, à propos de l’étiolement du désir comme de l’éventualité du clonage humain, est de s’y confronter. Sa perspective philosophique lui interdit d’entrevoir la moindre issue. Celle revendiquée par Philippe Sollers condamne à l’impasse parce qu’elle ne rompt pas avec un mode de fonctionnement circulaire, a fortiori si le régime des « machines célibataires » est en adéquation avec l’ordre (social et politique) du monde57.

 

Si la vérité du monde, des individus et de leurs relations peut être restituée en une formule, comme celle énoncée par Deleuze et Guattari selon laquelle « le réel flue58 », alors, la récente campagne publicitaire de la marque Diesel59 exprime à la perfection ce qui est en jeu dans et par le capitalisme de l’information, en l’occurrence une confrontation continue des « étants » que nous sommes aux limites lesquelles projettent du côté de la schizophrénie et de la « gestion des flux ». Il n’est pas indifférent de noter que cette représentation publicitaire a probablement un impact « politique » plus grand sur l’opinion que celui de Shortbus, le film de John Cameron Mitchell (2006), qui décrit pourtant avec lucidité le malaise contemporain60 mais dont le discours basé sur la métaphore filée de l’énergie orgasmique comme génératrice d’un corps social mis à mal par le marché, littéralement en panne, plongé dans le noir et les ténèbres du marasme collectif et individuel, verse dans la nostalgie envers une « contre-culture » hippie désormais datée parce qu’elle a perdu toute efficacité et n’offre plus d’alternative face au monde tel qu’il est.

 

Le rappel de l’utopie soixante-huitarde par John Cameron Mitchell et le recours passablement incantatoire au désir par Sollers demeurent impuissants à soustraire les individus à l’intégration et à la soumission aux flux communicationnels. Pour résister à la tendance de réduire le vivant à l’état de « prothèse » et pour contrecarrer l’intrusion de la technique en son sein, il convient sans doute d’agir et de vivre en tant que sujets vraiment humains, ce qui implique de se penser enfin comme des êtres en devenir, des individus en construction jamais achevée, des « machines désirantes ».

 

Que Jarry soit mieux à même de répondre à Houellebecq que Sollers, cette conviction est tributaire des libertés que je me suis accordées avec l’histoire littéraire et son déroulement pour récuser les conclusions et les vues nihilistes contenues dans La Possibilité d’une île par le recours à l’invitation à un amour réinventé dispensé par Le Surmâle. J’admets par avance le caractère spéculatif de mon propos. Toutefois, et indépendamment de ces considérations, il me semble heureux de méditer la leçon du livre de Jarry : déjouer la mécanique du désir implique de se heurter à sa propre criminalité.

 

1 NDR: Alexandre Gamberra est l'auteur de Un amour sans merci (Ed. Tabou, 2008) et de Les filles du déluge (Ed. Tabou, 2010). Esse, son troisième roman, sortira en librairie en septembre 2011. Pour en savoir plus sur l'auteur, outre la consultation de son blog ( http://gamberra.canalblog.com/ ), nous vous invitons à lire (ou relire) l'article « L'avènement du roman » (http://le-soupirail.over-blog.com/article-l-avenement-du-roman-54698359.html) dans lequel Gilles Monplaisir fait une critique élogieuse d'un roman - Les filles du déluge -qui ne cherche pas « à décortiquer la vie mais à agir directement sur elle. »

2.La technique en tant que « moteur » d’une hominisation permettant à l’homme de s’abstraire de la nature et de la maîtriser toujours davantage.

3.L’homme menacé dans son être-au-monde, voire dans son essence, par une technique échappant à son contrôle.

4.« Tout corps est une machine et les machines fabriquées par le divin artisan sont les mieux agencées sans cesser pour autant d’être des machines. Il n’y a à ne considérer que le corps, aucune différence de principe entre les machines fabriquées par les hommes et les corps vivants engendrés par Dieu. Il n’y a qu’une différence de perfectionnement. » (Traité de l’homme, Flammarion, édition de 1983, p. 1102).

5.Ma démarche, privilégiant l’étude des représentations, et non celle de l’écriture et du style, relève dans ces pages d’une lecture symptomale destinée à une meilleure compréhension de la société contemporaine, pas à une analyse littéraire.

6.Michel Houellebecq, La Possibilité d’une île, p. 417.

7.Michel Houellebecq, Op. cit., p. 21.

8.Ibidem, p. 77.

9.Ibidem, p. 166.

10.Ibidem, p. 42.

11.Ibidem, p. 156.

12.Ibidem, p. 67.

13.Ibidem, p. 192.

14.Ibidem, p. 194.

15.Ibidem, p. 218.

16.Ibidem, p. 341. Le lecteur se reportera à l’ensemble de la séquence, pp. 337-343, qui pose qu’Esther est à l’image de sa génération.

17.Ibidem, p. 316.

18.Ibidem, p. 481.

19.Ibidem, p. 482.

20.Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Capitalisme et schizophrénie, (1972-1973), Paris, Editions de Minuit, 1992, p. 24.

21.Gilles Deleuze, Félix Guattari, Op. cit., p. 25.

22.Michel Carrouges, « Mode d’emploi » catalogue de l’exposition Les Machines célibataires, Alfieri, 1976, p. 21.

23.Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 7.

24.Alfred Jarry, Op. cit., p. 11.

25.Ibidem, p. 19.

26.Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », in Alfred Jarry, Le Surmâle, Paris, Editions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1990, pp. 154-155.

27.Annie Le Brun, Op. cit., p. 170.

28.Alffred Jarry, Le Surmâle., p. 7.

29.Ibidem, p. 55.

30.Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », in Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 173.

31.Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 99.

32.Ibidem, p. 99.

33.Se reporter à Alfred Jarry, Le Surmâle, pp. 106-107.

34.Ibidem, p. 112.

35.Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », in Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 187.

36.Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 120.

37.Ibidem, pp. 80-81.

38.Ibidem, p. 81.

39.Se reporter à Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », in Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 207 : « Si Sade est le premier à avoir dévoilé, à la racine du désir humain, une fascination pour l’inhumain à travers le nombre et la répétition qui ramène à la pulsion criminelle de réduire le vivant à l’objet, je ne sais personne que Jarry – et je dis bien personne – pour avoir tenté de « réinventer l’amour », et non pas seulement le désir, en toute connaissance de cause. » 

40.Se reporter à Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 123 :

« Le masque était tombé, et il parut d’une évidence absolue au Surmâle que, bien qu’il possédât depuis deux jours Ellen toute nue, il ne l’avait jamais vue, même sans son masque.

Il ne l’aurait jamais vue, si elle n’eût pas été morte. » 

41.Ibidem, p. 130.

42.Ibidem, p. 131.

43.Ibidem, p. 134.

44.Ibidem, p. 139.

45.Ibidem, pp. 139-140.

46.Ibidem, p. 140.

47.Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », in Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 196.

48.Ibidem, pp. 202-203.

49.Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, p. 18.

50.Ibidem, p. 8.

51.Ibidem, p. 43 : « Une machine se définit comme un système de coupures. […] Toute machine, en premier lieu, est en rapport avec un flux matériel continu (hylè) dans lequel elle tranche. » 

52.Se reporter à Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, p. 13 : « La règle de produire toujours du produire, de greffer du produire sur le produit, est le caractère des machines désirantes ou de la production primaire : production de production. »

53.Ibidem, p. 63.

54.Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », in Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 187.

55.Ibidem, p. 196.

56.Avital Ronell, American Philo, Entretiens avec Anne Dufourmantelle, Paris, Stock, 2006, p. 12.

57.Annie Le Brun, « Comme c’est petit un éléphant », in Alfred Jarry, Le Surmâle, p. 202.

58.Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, p. 43.

59.Cette campagne associe des « visuels » accrocheurs (des modèles suggestifs) à ce texte publicitaire rédigé en anglais :

« Are you alive ?

Fuel for live

The fragance by Diesel

Use with caution »

60.Je pense en particulier à la réplique que Justin Bond, la « patronne » du club Shortbus, adresse à Sofia, la sexologue qui ignore tout de l’orgasme : « C’est comme dans les années 60, l’espoir en moins. »

Publié dans Passe-muraille

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MENELET 04/06/2011 19:37


Assurément ce cher Michel n'est pas bouddhiste et trouverait peut-être la voie du bonheur et un peu de confiance en l'humanité au cours d'un entretien avec Mathieu Ricard...