LES PÉRILS DE LA PENSÉE DES BONS SENTIMENTS. PLAIDOYER EN FAVEUR DES SERVITUDES VOLONTAIRES

Publié le par Steve RENAUD

 

"Le principe de dignité n'est pas un principe moral, c'est un principe protecteur du plus faible, il interdit à chacun d'asservir ou de dégrader autrui, alors même que celui-ci pourrait formuler un consentement qui ne pourrait n'être qu'une forme de dépendance ou de soumission" (1).

 

Voilà qui méritait d'être cité car, il est tellement évident que chacun est contre l'asservissement qu'il y a des difficultés à saisir toutes les implications d'une telle assertion. Cela peut commencer comme suit: "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits". Cet article 4 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen est célèbre, il est même un adage (2). Il est surtout celui qui, avec l'article 1382 du Code civil (3), résume le mieux la rationalité libérale. Cet article, c'est non seulement la coexistence des libertés, mais c'est surtout, c'est avant tout la délimitation du champ juridique, et donc celui du pouvoir politique: non, le droit, sous peine de devenir oppressif, ne peut pas s'immiscer dans tout. Il régit les rapports entre les uns et les autres et non la morale, non les rapports qu'on a avec soi-même. L'importance de cette distinction entre droit et morale ne tient pas, comme on le croit trop souvent, à une question de méthodologie par laquelle le juriste positiviste s'engage à ne point porter d'appréciation a-juridique sur ce qui fait l'objet de son commentaire. Elle tient davantage à la caractérisation du régime des libertés publiques dans l'ordre juridique libéral au sens où elle aménage l'ouverture d'un champ des possibles en matière identitaire et garantit à chacun d'entre nous l'existence d'une sphère d'autonomie dans laquelle nous sommes libres d'être ce que nous voulons être.

 

Bien que cela paraisse paradoxal, l'existence de cette sphère d'autonomie ne saurait être concevable sans possibilité pour les individus de consentir à leur propre asservissement: l'éventualité des servitudes volontaires est en d'autres termes une condition de possibilité du régime des libertés propre à l'ordre juridique libéral. Cela ne signifie pas qu'il ne faut jamais protéger le faible contre le fort sous prétexte que le faible serait ontologiquement libre de refuser ce qu'on lui impose. La dureté de cette rationalité libérale a été d'ailleurs et à juste titre, considérablement atténuée. Ainsi, même s'il y consent, le salarié ne peut pas vendre sa main d'oeuvre au dessous du salaire minimum légalement fixé. De même, l'individu qui consent à la réalisation d'une infraction faite sur sa personne n'en garde pas moins, aux yeux du droit, la qualité de victime... Mais justement, ces atténuations restent de l'ordre de l'exception: elles interdisent certaines formes précises de soumissions volontaires, non la possibilité même des servitudes volontaires. Or, lorsque l'on suggère, avec la force d'un humanisme toujours prompt à emporter la conviction, de rendre impossible, par le recours à un principe de portée générale - celui de la protection de la dignité humaine - les formes d'asservissement que dissimulerait la formulation d'un consentement, on reconnait à l'Etat le pouvoir de requalifier à tout moment nos expériences de liberté (formulées en termes de consentement) en effet d'une cause (sociale, psychologique...). En effet, tout ce qui relève du champ de la liberté peut faire l'objet d'une appréhension déterministe. Tout ce qui est vécu comme expérience de liberté peut être requalifié en servitude volontaire. Autrement dit, derrière cette pensée des bons sentiments, se cache "une malfaisante irresponsabilité" (4), un inquiétant renversement: le passage d'une rationalité où la condition de liberté est présumée, à une rationalité où cette condition est à prouver. Ce renversement n'est pas mince car si toute expérience de liberté peut être requalifiée par un regard déterministe en l'effet d'une cause, il est impossible, en revanche, d'apporter la preuve qui fera obstacle à cette requalification: la liberté ne se prouve jamais, elle s'exerce ce qui suppose de lui reconnaître la possibilité de se nier elle-même.

 

Steve RENAUD.

 

(1) http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/04/30/peut-on-interdire-le-voile-integral-au-nom-du-principe-de-dignite-par-bertrand-mathieu_1345094_3232.html

(2) "La liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres".

(3) Cf. sur cet article, F. Ewald, L'Etat Providence, Paris, Grasset & Fasquelles, 1986.

(4) "(Les) nobles sentiments ne tardent pas, hélas, à exhiber leurs limites, et disons le mot, leur malfaisante irresponsabilité. L'inconséquence flagrante de la belle âme éclate dès qu'on aborde l'épineuse question des droits politiques.", M. Gauchet, "L'Ecole à l'école d'elle-même. Contraintes et contradiction de l'individualisme démocratique", in La démocratie contre elle-même, Gallimard, coll. "Tel", 2002, pp.121-122.

Publié dans Crachoir

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