LE BLUES DES UNIVERSITAIRES

Publié le par Léon Salers

 Aux Etats-Unis, les tueries perpétrées à coup de pétard paraissent tellement monnaie courante que l’on n’y prête plus guère attention. Pour certains d’entre nous, la conclusion est même tirée depuis longtemps : un Etat dont la juridiction suprême considère comme fondamental le droit de posséder une arme à feu ayant statistiquement plus de chance qu’un autre de voir ses ressortissants se canarder à tout bout de champ, il n’y a rien d’étonnant à ce que des gens que l’on incite à se prendre pour l’inspecteur Harry en leur permettant de détenir un Magnum se mettent subitement, lorsque la possibilité leur en est offerte, à flinguer leur prochain. Si donc, ainsi blasés, nous ne prêtons plus à ces carnages « made in USA » qu’une moindre attention, il peut néanmoins arriver que l’un d’entre eux nous interpelle, notamment parce que nous éprouvons, devant le drame, la désagréable impression de nous trouver face au cri d’une civilisation aux abois : la nôtre. Le cas d’Amy Bishop, on l’espère, éclairera cette dernière assertion.

 

Qui est Amy Bishop ? C’est une Américaine de 42 ans, Professeure assistante de biologie à l’université d’Alabama. En clair, elle est ce que sait si bien fabriquer l’Université, américaine ou française : une précaire. Une tronche qui, après avoir étudié une dizaine d’années après l’équivalent du bac, sans doute dans des conditions proche de l’exécrable, n’a jamais fait, comme nombre de « soutiers de l’Université »1, qu’enchaîner les CDD et percevoir des rémunérations aussi ridicules qu’erratiques. En quelques mots, une pauvre femme qui, jusqu’au 12 février dernier, a très certainement perdu sa vie à ne même pas la gagner correctement et supporté, le poing dans la poche, d’élégantes diatribes à l’attention des « gens payés à ne rien foutre » que sont, c’est bien connu, tous ces chercheurs « qui trouvent pas grand-chose ». Qu’a-t-elle de particulier cette Amy Bishop ? D’après le quotidien Aujourd’hui en France2, elle aurait tué par balles trois de ses collègues et blessé trois autres personnes. Pourquoi ? Parce qu’elle n’aurait pas supporté d’apprendre sa non titularisation lors d’une réunion. En d’autres termes, Amy Bishop s’est soudainement mise à jouer de la gâchette parce qu’elle a littéralement pété les plombs.

 

En quoi cela est-il de nature à nous interpeller ? Essentiellement parce qu’elle n’a pas « lâché la rampe » sans raisons. Car Amy Bishop n’a manifestement rien d’une folle à lier. Bien au contraire : elle semble avoir perdu la raison lorsque, apprenant la nouvelle de sa non titularisation, elle s’est vue traîner ad vitam eternam ce boulet qui transforme en un véritable calvaire la vie de tout chercheur : la peur du lendemain. Lorsqu’elle n’a tout à coup plus réussi à supporter l’idée de vivre avec ces doutes qui, naturels au chercheur, sont, quand on ne sait pas de quoi demain sera fait, autant d’angoisses mortifères. Autant de raisons de liquider ses congénères, juste avant de retourner l’arme contre soi.

 

Bref, le cas d’Amy Bishop est de nature à interpeller certains d’entre nous parce qu’il vient brutalement nous remettre en tête le blues d’un milieu en proie à une précarité, bien plus honteuse que certaines maladies : celui des universitaires. Une chanson triste. Aussi triste que l’oeil d’Amy Bishop lors de son interpellation par les policiers.

 

                                                                                                                     LÉON SALERS

 

1 Catherine ROLLOT, « Les soutiers de l’Université », Le Monde, 6 octobre 2009.

2 G.T., « Tuerie. Aux Etats-Unis, une prof de fac massacre trois collègues », Aujourd’hui en France, 14 février 2010

 

Publié dans Crachoir

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