LA VIE SOUS RAYONNEMENTS

Publié le par Samuel Bon

 

Yann, le narrateur du dernier roman d’Elisabeth Filhol (1), est ce que l’on appelle un DATR - « directement affecté aux travaux sous rayonnements » - ou, si l’on préfère, un « nomade du nucléaire », nom retenu par la presse pour désigner ces ouvriers contraints de se déplacer d’une centrale à une autre des 19 centrales qui alimentent le réseau EDF, « afin que tout un chacun puisse consommer, sans rationnement, sans même y penser, d’un simple geste ». Concrètement, le métier de Yann consiste à nettoyer les réacteurs de ces dernières lors « des arrêts de tranches », c'est-à-dire lorsqu’elles s’arrêtent afin que soient effectués une maintenance du réacteur et un rechargement en combustible.

 

Le monde quasi exclusivement masculin des DATR, habitués à travailler dans des conditions qui laissent songeur, se divise en deux grandes catégories : celle des « gars valables qui jouent à se détruire à petit feu, tu ne sais pas pourquoi » et celle de ceux qui travaillent pour vivre en vendant leur corps au prix du kilo de « viande à rem », l’ancienne unité de mesure des radiations sur un organisme, devenue le sievert. Pour les premiers, ce qui compte, « c’est le danger, la certitude tous les jours de pouvoir se mettre en danger, qui n’est pas à la portée de n’importe quelle tâche dans une industrie quelconque ». Pour les seconds, il s’agit surtout de ne pas « recevoir la dose de trop, celle qui va vous mettre hors jeu jusqu’à la saison prochaine » : « vingt millisieverts, la dose maximale d’irradiation autorisée sur douze mois glissants ». Et lorsque cela arrive, qu’ils deviennent « le cas sur lequel on déroule la procédure » tout s’effondre : « douze mois ferme » sans pouvoir travailler.

 

Pour les uns comme pour les autres, et même si la question du logement ne cesse jamais de se poser avec une certaine acuité– trouver « quelque chose de correct à un prix raisonnable » –, il n’est jamais difficile de trouver du travail : les agences d’intérim, « qui poussent autour des centrales comme des champignons », les accueillent à bras ouverts. Ne reste plus, après, pour certains, qu’à trouver le moyen de satisfaire ce besoin essentiel de « se mettre en roue libre de la pensée », pour que « les mauvaises pensées ne reviennent pas en force » et prévenir « un engagement massif de tout le corps contre la volonté ». Le moyen, en quelques mots, de trouver le courage de perdre sa vie à la gagner, soit une bien triste perspective, dont Elisabeth Filhol, avec une très belle langue, sait nous faire partager tout le tragique.

 

SAMUEL BON

21 juillet 2010

 

(1) Elisabeth Filhol, La centrale, P.O.L, 2010, 141 p, 14, 5 €

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