LA CULPABILISATION DU PAUVRE

Publié le par Steve RENAUD


Il est impossible d'y avoir échappé tellement la polémique a accaparé les pages de la presse. Le dernier ouvrage de Michel Onfray, Le crépuscule d'une idole1, a déclenché2 des levées de boucliers. Certaines sont parfois stupides ( "comment peut-il parler de la psychanalyse sans avoir été psychanalysé?"), d'autres sont carrément violentes. Portés, tambour battant, par l'historienne de la psychanalyse E. Roudinesco3, les coups cherchent à invalider d'emblée la lecture de l'ouvrage en taxant son auteur - qui se présente comme appartenant à une gauche anti-libérale -, de pseudo-intellectuel faisant le jeu de l'extrême droite4. Comme à l'époque de la parution du Livre noir de la psychanalyse5, le débat fut des plus décevants: une fois encore, la dénonciation des volontés de nuire6 l'a emporté sur la médiatisation d'une question pourtant essentielle à l'heure où, après avoir légalisé, on ne sait dans quel but, la notion d'"inceste", le gouvernement évoque la pénalisation des violences psychiques subies dans les liens du mariage. Cette question, c'est celle des répercussions de la psychanalyse dans le champ sociopolitique. Car, il ne fait aucun doute qu'au-delà des interrogations sur la scientificité et le pouvoir de guérison du savoir et de la technique analytique, la découverte, ou plutôt, la compréhension freudienne des lois de la psyché a participé à l'avènement d'une culture psychologique7 qui profite aujourd'hui à une transformation de l'Etat providence en faisant passer comme allant de soi, un recentrement de ses interventions autour de la protection de la santé mentale. Les chiffres de vente des magazine à contenu psychologique le prouve: l'individu, aujourd'hui, se pense d'abord comme doté d'une vie psychique qu'il convient de sonder et de préserver. Le rapport aux autres n'a de signification que rapporté à soi, et la dépression, ce mal du siècle, n'est peut-être après tout que le signe de l'impossibilité dans laquelle nous sommes aujourd'hui, de formuler en termes politiques les conflits et douleurs qui nous tiraillent. Or, cette manière de se penser a des conséquences politiques au sens où elle favorise le déploiement de nouvelles modalités d'action de l'Etat providence qui trouvent leur condition de possibilité dans les acquis du savoir psychanalytique. Il s'est en effet produit, dans les vingt premières années du vingtième siècle, un changement majeur dans le champ psychanalytique, une innovation si essentielle que Paul-Laurent Assoun l'évoque en parlant de "révolution métapsychologique"8: à côté de la prise en compte des névroses de transfert organisées autour du complexe d'Oedipe, la psychanalyse intègre dans son tableau clinique des névroses de caractères organisées, quant à elles, autour de la figure de Narcisse. On peut, sans doute de manière très schématique, résumer cette avancée en disant que tandis qu' Oedipe est un complexe qui se veut universel car reposant sur le fantasme, Narcisse est en revanche une figure contextualisée qui rend compte de l'impact du réel sur la vie psychique. Autrement dit, en modifiant le tableau clinique pour y introduire le narcissisme, les névroses de caractère, Freud ouvre la voie, à tort ou à raison, à un discours psychanalytique sur le social ( pour preuve, le développement, d'abord aux Etats-Unis, puis en France, d'une sociologie du narcissisme) et rend concevable, en retour, la possibilité d'une action concertée du social sur le psychisme. En effet, si le social a des répercussions sur la vie psychique, alors il devient possible de changer le critère d'évaluation de l'efficacité des politiques sociales, et par conséquent, de repenser ces dernières sous le prisme de la protection de la santé mentale.

 

C'est dans cette voie que s'est engagée l'Etat providence: depuis le début des années 90, il lie, par le déploiement d'une clinique du lien social, la question de la précarité à celle de la protection de la santé mentale, dessinant ainsi une nouvelle conception de l'égalité. Cette question a été dernièrement étudiée par Ehrenberg dans son dernier ouvrage La société du malaise9. Selon l'auteur, on est passé, en France, d'une égalité de protection à une égalité de condition qui tend à rapprocher l'individualisme à la française de l'individualisme à l'américaine. Pour bien mesurer cette évolution, il faut se souvenir que dans la logique libérale du 18ème siècle et du début 19ème, le pauvre ne pouvait être secouru par l'Etat car sa pauvreté était le fruit d'une situation d'égalité: riches et pauvres sont les mêmes et la différence de condition sociale est liée à un mauvais usage de la vertu de prévoyance par le second10. Avec l'avènement de l'Etat providence, ce n'est plus le cas: la pauvreté n'est plus le fruit de l'égalité mais l'effet d'une anormalité résultant du fonctionnement régulier de la société si bien qu'elle donne droit à une intervention positive de l'Etat: la pauvreté devient une rupture de l'égalité du fait de la société. Ainsi, devient-il donc admis que les droits créances ne sauraient être constitutifs d'une rupture de l'égalité entre pauvres et riches, qu'ils ont au contraire pour mission de résorber, voire faire cesser. Autrement dit, c'est l'idée d'égalité protection qui s'impose. Or, cet Etat providence est, notamment à cause de son coût financier, en déclin depuis les années 80...

 

Bénéficiant d'une culture psychologique validant cette réorientation, l'Etat providence va alors repenser ses modalités d'intervention en développant une clinique du lien social qui, si elle marque bein sa présence, vaut en même temps renoncement à agir directement sur le social, et tend ainsi à renouer avec l'ancienne conception de l'égalité. Sans parler de retour en arrière, Alain Ehrenberg parle d'égalité condition et il désigne par là le fait que désormais, le rôle de l'Etat est de permettre que chacun ait les mêmes opportunités, ce qui, somme toute, était bien ce qui caractérisait l'Etat libéral du début du 19ème siècle. La différence, c'est que là où il y avait inégalité du fait d'un mauvais usage de la vertu de prévoyance également partagée, il y aura dorévanant inégalité du fait de la mauvaise gestion de la vie psychique. La norme de référence a changé, mais le procédé est le même: rendre les démunis responsables de leur condition.

 

Et, en effet, le souci de l'Etat n'est plus tant de rétablir l'égalité entre pauvres et riches, que de donner aux premiers les moyens d'y parvenir par eux-mêmes. La liaison "pécarité" / "santé mentale" repose sur l'idée que la vie psychique n'est plus exclusivement une affaire de lutte contre la maladie mentale, elle est une affaire de rentabilisation d'un capital. Puisqu'il y a un lien entre le social et le psychisme, puisque les névroses de caractère montrent que la vie sociale a des répercussions sur la vie psychique, alors agissons sur cette vie psychique pour la renforcer. Dans cette réorientation de l'action sociale étatique, il ne s'agit plus de lutter directement contre la précarité, mais de passer par l'intermédiaire d'une clinique psychosociale et de tout un réseau d'acteurs donnant la possibilité aux individus de faire face psychiquement à la détresse inhérente à leur situation. De là l'omniprésence présence des "psy "dans la société (à l'école, à l'hôpital, dans le monde du travail). De là la nécessité pour les travailleurs sociaux d'avoir des connaissances psychologiques. De là également toute une législation qui se donne pour objectif de protéger l'intégrité psychique (lutte contre le harcèlement sexuel et moral au travail, lutte contre le harcèlement psychologique au sein du couple, introduction de la notion d'inceste dans la loi, etc...). Il y a ici néolibéralisme c'est-à-dire à la fois changement et retour à la logique libérale du début du 19ème. On maintien l'idée que l'Etat doit intervenir (c'est le changement) mais on renoue avec l'idée que le pauvre doit être tenu pour responsable de sa situation (retour à la logique libérale). Au bout du compte, si ce dernier reste dans la précarité, c'est qu'il n'a pas su saisir les opportunités, et s'il n'a pas su les saisir, c'est qu'il n'a pas su utiliser tous les moyens qui lui sont offerts pour s'adapter, faire fructifier son capital psychique. On comprend mieux alors le développement du chantage au suivi psychologique dans le cadre du contrat unique d'insertion11 . Sans nul doute illégalle, cette pratique n'en demeure pas moins en conformité avec la tendance, non avouée, de culpabiliser le pauvre sous couvert de protection de sa santé mentale.

 

 

                                                                                                Steve RENAUD

 

1Pour une présentation du livre par l'auteur, cf. La conférence – débat en ligne: http://www.youtube.com/watch?v=xA7nErVUwI0&feature=related

2A dire vrai, le livre de M. Onfray continue de susciter des réactions pour le moins surprenantes. C'est ainsi que le 08 juillet 2010, un psychiatre adressait le mail suivant à Radio France:

"Cher monsieur Patino, je me permets de vous écrire en qualité d'auditeur "fan" de France Culture depuis de très nombreuses années. Il s'agit selon moi de la radio la plus aboutie en matière d'information et de culture, et
son ton très souvent juste et questionnant sur les affaires du monde est une vraie chance pour le citoyen que je suis.
Mais je suis aussi professeur de psychiatrie à la faculté de médecine de Lille, et à ce titre, j'ai eu l'occasion de manifester ma totale désapprobation avec les derniers écrits de mr Onfray sur Freud. Or je vois
que vous l'honorez en le confirmant dans sa fonction de grand témoin de notre temps en diffusant cet été ses conférences sur Sigmund Freud, alors que tous ceux qui ont lu, travaillé et réfléchi sur et à partir de l'œuvre
du fondateur de la psychanalyse, ont démontré les très nombreuses erreurs et contre-vérités que son dernier livre répandait. Je vous demande donc instamment de bien vouloir laisser mr Onfray à la place de provocateur qu'il a choisie en toute connaissance cause, en le libérant d'une place institutionnelle sur les ondes de France culture. La
liberté du débat, base de notre démocratie, ne passe pas par l'utilisation de la calomnie ni par la réécriture de l'histoire. Pierre Delion, Professeur de pédopsychiatrie à la faculté de médecine de
Lille 2 et chef du service de pédopsychiatrie au CHRU de Lille."

3Cf., parmi ses ouvrages, Histoire de la psychanalyse en France (1994) suivi de Jacques Lacan. Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée (1993), La pochothèque, 2009.

4Pour E. Roudinesco, Onfray "reprend à son compte, la grande thématique de l'extrême droite française qui, depuis Léon Daudet, a toujours comparé la psychanalyse à une science étrangère ("boch" ou "juive"), venant se greffer comme un parasite sur l'Etat Nation, une science mortifère, conçue par un cerveau dégénéré, et née dans une ville dépravée (Vienne) au coeur d'un Empire en pleine déliquescence."E. Roudincesco, "Pourquoi tant de haine (suite)", http://univ-paris-diderot.academia.edu/ElisabethRoudinesco/Papers/162879/Pourquoi-tant-de-haine----Suite---- ,p.12.(Cet article fait suite à un premeir article publié dans Le Monde et qui n'est plus, aujourd'hui accessible gratuitement sur le site LeMonde.fr:) L'auteur poursuit, p.16: "Puisque (pour lui) la psychanalyse n'est que l'autre nom d'une science fasciste inventée par un juif haineux et pervers, on comprend qu'Onfray se livre, à la fin de son ouvrage, à une réhabilitation systématique des thèses paganistes de l'extrême droite française avec lesquelles il entretient une forte relation de connivence."

5C. Mayer (sous la dir. de), Le livre noir de la psychanalyse. Vivre, penser et aller mieux sans Freud, Paris, Editions des Arènes, 2005.

6"Quand on sait que huit millions de personnes sont en France traités par des thérapies qui dérivent de la psychanalyse, on voit bien qu'il y a dans un tel livre et dans les propos tenus par l'auteur une volonté de nuire qui ne pourra, à terme, que soulever l'indignation de tous ceux qui – psychiatres, psychanalystes, psychologues, psychothérapeutes – apportent une aide indispensable à une population saisie autant par la misère économique – les enfants en détresse, les fous, les immigrés, les pauvres – que par une souffrance psychique largement mise en évidence par tous les collectifs de spécialistes.", E. Roudincesco, "Pourquoi tant de haine (suite)", op. cit.,p.2.

7Cf. R. Catsel, La gestion des risques. De l'antipsychiatrie à l'après psychanalyse, Paris, Les Editions de minuit, 1981, p.155 et s.

8P.-L. Assoun, Psychanalyse, Quadrige / PUF, 2007, p.424. Cf. également, A. Ehrenberg, La société du malaise, Paris, O. Jacob, 2010.

9A. Ehrenberg, La société du malaise, op. cit.

10Cf. F. Ewald, L'Etat providence, Paris, Grasset & Fasquelles, 1986.

11Pour des témoignages, cf. le site du collectif RTO: http://www.collectif-rto.org/spip.php?article5&lang=fr

Publié dans A contre-jour

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