L'INSCRIPTION DU DÉSIR (1)

Publié le par Gilles MONPLAISIR

Ecris quelques lignes. Arrête-toi. Ecoute : ces lignes en appellent d'autres. Trace ces autres lignes, puis les autres encore... Sculpte le silence... Ne te soucie pas de savoir où cela te mènera. Fais confiance à ton instinct : le reste s'en suivra.

 

Il te faudra avancer à l'aveugle. Aucun repère pour t'orienter. Tu ne pourras compter que sur ce qui pique, sur ce qui pousse animalement à avancer. Tiendras-tu le coup ? Face à l'inconnu, la jouissance peut se métamorphoser en angoisse. L'inverse également.

 

Ta curiosité est plus forte que ta peur. Tu aimes jouer : l'idée d'avancer le plus loin possible à travers un espace inconnu t'amuse. Cet espace est parfaitement délimité, et pourtant infini : une feuille blanche où tout est possible. Un terrain de jeu.

 

Regarde ces portraits de Giacometti. Le papier est lacéré de traits : ils se recoupent, s’entrecroisent, se chevauchent. La feuille est fragmentée en de multiples vides où la figure prend forme. Le sens s’instaure dans ton regard silencieux.

 

Viens... Glisse-toi entre ces fragments de plume... Entremêlons-nous dans ces phrases comme s’il s’agissait de nos jambes. Recueille-moi dans le pavillon de ton oreille... Laisse mes blancs descendre en toi puis renaître, métamorphosés, entre tes lèvres.

 

Je passe ma main dans tes cheveux. En journée, tu les rassembles derrière ta nuque avec un ruban de velours noir. Le soir venu, tu les dénoues. Ecoute.

 

Ne rien raturer, ne rien supprimer. Laisser tout tel quel. Garder intacte la trace qui s'inscrit. Suivre ce fil, tirer sur son extrémité jusqu’à ce que tout se libère.

 

Roland Barthes : « Le plaisir du texte, c’est ce moment où mon corps va suivre ses propres idées – car mon corps n’a pas les mêmes idées que moi. »

 

« A quoi penses-tu ? – A rien. » Nous nous faisons face, allongés sur le lit. Du bout de tes doigts, tu effleures mon front. Je te regarde me regarder. Jamais je ne verrai avec tes yeux. Jamais tu ne verras avec les miens.

 

Nous parlons la même langue, et pourtant… Les mots, chez toi comme chez moi, sont imbibés de connotations qui excèdent les simples définitions du dictionnaire. Chacun d’entre eux appelle d’autres mots, différents selon notre propre expérience individuelle. En ce sens, vouloir « communiquer » est vain.

 

Lire, écrire : même pratique, même transposition dans une gamme singulière. Pour écrire, je m’isole. En lisant, tu t’isoles à ton tour. Je suis seul, tu es seule. Nous nous rejoignons dans nos solitudes respectives face à ce qui nous parle.

 

Te voici allongée sur le dos, cuisses ouvertes. L’index pointé sur ta fente en guise de marque-page, tu te livres à moi. Agenouillé entre tes jambes, je t’ouvre et te parcours de gauche à droite. Quelque chose, là, me parle. Je te prends sur le rebord du lit et tout se condense dans un instant soudain lourd de sens : grand-père marmonne son chapelet, agenouillé au pied d’un lit recouvert d’images pieuses ; je fais de même, enfant, au pied de mon propre lit ; plus tard, adolescent, les images sont moins pieuses – agenouillé toujours, sexe tendu introduit entre le matelas et le sommier… Tout un roman qui cherche à jaillir pendant que tu m’enserres entre tes cuisses.

 

Est-ce que ça te parle, à toi aussi ? Quel roman sécrètes-tu de ton côté à l’instant où tu te livres à moi ? Quelles situations, quels souvenirs gonflent tes lèvres lorsque tu lis ce texte à haute voix ?

 

Ta lecture suscite ton propre désir. En retour, il produit un texte qui, peut-être, ne sera jamais tracé. Il pourra, par exemple, juste tisser certains détails de ta vie quotidienne. Mais il ne sera pleinement actif que lorsqu’il sera inscrit.

 

« Mais je ne sais pas écrire ! » Tu le peux, chacun le peut... Tout comme chacun peut, à l’inverse, mettre sciemment en scène le sabotage de son désir. D’où l’hystérie, parfois, et les histoires à n’en plus finir.

 

Ecris quelques lignes. Arrête-toi. Ecoute : ces lignes en appellent d'autres. Trace ces autres lignes, puis les autres encore... Sculpte le silence... Ne te soucie pas de savoir où cela te mènera. Fais confiance à ton instinct : le reste s'en suivra.

 

Tout désir est désir de littérature.

 

GILLES MONPLAISIR

 

(1) Ce texte est le troisième volet d’une intervention lue par l'auteur le dimanche 26 septembre 2010 aux "Rencontres littéraires de Tréguier". II a fait l'objet d'une première publication sur le blog de l'auteur: http://gillesmonplaisir.hautetfort.com/archive/2010/12/05/l-inscription-du-desir.html

Publié dans Passe-muraille

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