L' ÈRE DES MONOLOGUES: FACEBOOK MADE IN OCCIDENT

Publié le par Steve RENAUD

 

 

« Le réseau Facebook, créé il y a 6 ans, est désormais le n°1 mondial. Il dispose d’une communauté de près de 500 millions d’inscrits, qui téléchargent chaque jour de l’ordre de 100 millions de photographies. Le chiffre d’affaire a doublé entre 2008 et 2009, et il s’élèverait entre 600-800 millions de dollars ; peut-être est-il en train d’atteindre de nouveaux sommets pour 2010. Parmi les 10 sites les plus fréquentés du monde, Facebook est de loin le plus chronophage ; quand un internaute passe en moyenne 1h20 sur Google ou 1h30 sur eBay, il se connecte 6h par mois sur Facebook. Le phénomène des réseaux sociaux concerne évidemment la France puisqu’on estime à plus de 20 millions le nombre de Français inscrits sur le réseau communautaire et à plus de 8 millions celles et ceux qui s’y rendent quotidiennement, avec les moins de 24 ans qui représentent plus du tiers des inscrits » (Député Jean-Luc Warsman (1).)

 

La prise de la parole dans l'espace public est une responsabilité devant laquelle il faut chaque jour savoir hésiter. Avec internet, le développement des réseaux sociaux, la création à tout vent de blogs, l'étalage à outrance de l'intime sur la scène publique, l'heure est plutôt à l'économie de la parole tant il vole aujourd'hui, dans le monde virtuel, comme un brouhaha exalté par la revendication d'une liberté de penser réduite à la consistance d'un hypothétique droit de s'exhiber sans être jugé. Ce phénomène mérite de retenir l'attention car le règne du moi bouscule la séparation des espaces publics et privés sans prendre gare au fait que cette séparation structure l'intimité.

 

 Le règne du moi:

 

La pratique contemporaine des réseaux sociaux est une singulière illustration de la promotion fulgurante des égos: alors qu'ils pourraient être le lieu d'une discussion entre citoyens anonymes, c'est-à-dire, en définitive, le lieu d'une revitalisation d'une démocratie en crise, ils sont le reflet d'une société qui ne sait plus ce que "débattre" signifie. Lorsque les débats ne versent pas dans la moquerie, la colère, voire dans l'insulte, ils sont rendus impossibles soit par le "je-pense-ce-que-je-veux" soit par la rhétorique des bons sentiments qui n'est jamais qu'une manière à peine sophistiquée de dissimuler son ignorance derrière une intolérance prétendument assise sur l'évidence.

 

Au-delà même de l'affichage intempestif d'une bêtise (cf. les vidéos sur youtube) qui s'assume au détriment de la frontière espace privé – espace public, il est un fait, prouvé chaque jour par les mal nommés "réseaux sociaux", que la démultiplication des moyens de communication rime avec l'entrée dans une ère des monologues (2). Le diagnostic en avait au demeurant été fait par Lipovetsky bien avant la création de Facebook et autres copies: seul aujourd'hui l'émetteur est intéressé par ce qui l'émet. C'est ainsi que, par exemple sur FB, chacun publie et republie sans que ces publications ne soient pour autant des invitations à discuter (3). Elles sont davantage un moyen de répondre à une exigence d'authenticité, une tentative de définition de ce que l'on est par ce que l'on ressent, ce que résume parfaitement le bouton "j'aime" auquel il faut ajouter les revendications de quelques internautes un peu paresseux qui veulent obtenir l'insertion d'un "je n'aime pas" qui les dispenserait d'avoir à formuler (et donc à concevoir sur le mode du raisonnement et non sur celui du ressenti) les motifs de leur indignation.

 

Sur FB, l'intériorité supplante la sociabilité d'où un curieux paradoxe: la démocratisation de la parole, entendue comme la double possibilité d'accéder aux savoirs et d'exprimer ce que l'on sait ou croit savoir, conforte la République des élites en donnant l'impression que l'intelligence n'est jamais du côté des masses. Il suffit d'ailleurs de se tourner sur l'usage qu'hommes et femmes politiques font de FB pour très vite s'apercevoir que nous sommes toujours sous le règne d'une parole unilatérale venue d'en-haut: tandis qu'on pouvait attendre de ces derniers une tentative d'instauration d'un dialogue sérieux entre élus et électeurs, nos petits représentants utilisent ces réseaux sociaux comme une simple vitrine publicitaire et non comme un outil à même de contribuer à jouer en faveur d'une démocratie participative dont ils vantent par ailleurs les mérites. Sans doute en ce lieu succombent-ils moins au règne du moi que leurs électeurs, mais c'est que l'affichage de leur moi, encouragé notamment par le processus de personnalisation du pouvoir inhérent à la Ve République, s'opère ailleurs, sur le monde du petit écran ou dans les pages de Gala.

 

Quoi qu'il en soit de cette pratique des politiques, la liberté d'être soi-même engage à considérer comme dérisoire l'espoir en un sursaut démocratique qui jaillirait des nouvelles techniques de communication. Si la e-bureaucratie facilite bien des démarches administratives, la e-démocratie, elle, reste encore largement à méditer par chacun d'entre nous, surtout si, après le rôle joué par Facebook dans les révolutions tunisiennes et égyptiennes (4), on place en elle un potentiel de rénovation du régime représentatif. Il faut dire que cet espoir ne manque pas de naïveté. D'une part, la comparaison avec l'utilisation des réseaux sociaux au Moyen-Orient mériterait d'être fortement nuancée tant il semble peu pertinent de mettre sur le même plan pays en voie d'individualisation et pays où l'individualisme politique et social fait partie d'une histoire qui s'étale sur plusieurs siècles (5): il est à cet titre peu probable que là où le mot « fard » (individu) a une connotation négative, les pratiques des réseaux sociaux soient aussi centrée sur le moi qu'elles le sont en France ou aux Etats-Unis. D'autre part, quand bien même le monde virtuel fait avancer à grand pas la diffusion des savoirs et des infos, il faut, en ce qui concerne l'Occident, replacer cette évolution, dans un contexte social qui est, du fait précisément d'un repli individualiste, globalement marqué par un affaiblissement de l'effort de compréhension du monde qui nous entoure (6). C'est ce que, dans la lignée des écrits de Tocqueville, soulignait le sociologue américain Richard Sennet dans un ouvrage consacré au triomphe de l'intimité sur la scène publique: " Le moi de chaque individu est devenu son principal fardeau. Se connaître soi-même est devenu un but, une fin en soi, au lieu d'être un moyen de connaître le monde "(7). Bien qu'écrits dans les années 70, ces propos sont toujours d'actualité car avec les réseaux sociaux, qui reproduisent ici un mouvement amorcé avec le développement des shows de télé-réalité (cf. L'individu incertain de Alain Ehrenberg), ce « se connaître soi-même » qui n'a rien à voir avec la maxime de Socrate, est doublé par un « faire savoir qui l'on est intérieurement » qui pourrait avoir des répercussions sur l'intimité elle-même.

 

 L'autodestruction de l'intime?

 

La saturation de l'espace public virtuel par l'étalage de l'intime opéré par les utilisateurs est encouragée par les règles de gestion des comptes qui autorisent une forme de cyber-censure comme l'illustre la politique (aux contours incertains) de radiation des comptes facebook (8). C'est ainsi que par exemple, selon un billet du Global Voices Advocacy publié sur RWW en avril 2010 (9), certains profils de personnes arabes ont été, semble-t-il, supprimés pour la seule raison que ces personnes affichaient leur athéisme. Par ailleurs, cette politique de radiation concerne également les comptes ouverts sous pseudonyme. En effet, il résulte de l'article 4 (1° et 7°) des conditions générales d'utilisation, que les utilisateurs doivent s'inscrire sous leur vrai nom et indiquer leurs exactes coordonnées. On peut alors s'interroger sur les raisons qui conduisent Facebook Inc. à exiger de ses utilisateurs l'utilisation de leur identité personnelle(10) alors que partout ailleurs sur le net, le recours aux pseudos est monnaie courante. Cette obligation d'être soi-même est d'ailleurs des plus surprenantes puisque son efficacité est impossible à assurer. Dès lors, l'argument qui voudrait qu'elle trouve sa justification dans l'identification de ceux qui se livrent à des comportements répréhensibles par la loi (contenus incitant à la haine, à la violence, à la pédophilie, etc. (11)) se révèle inopérant. A bien y penser, cette interdiction montre que sur ce réseau, la liberté d'expression tend à être confinée à l'étalage indécent de la vie privée sur la scène publique. On voit mal en effet ce qui motive une telle restriction si ce n'est la volonté de dissuader l'expression des jugements critiques en forçant les individus à s'exposer à un risque de sanction dans leur vie quotidienne. Et de fait, les internautes qui se plient à cette règle en paie parfois le prix fort lorsqu'ils s'aventurent sur des terrains fortement politisés. On a beaucoup parlé du jugement du 19 novembre 2010 par lequel le Conseil des Prud'hommes de Boulogne-Billancourt a admis la possibilité de licencier des salariés qui ont tenu à l'encontre de leur employeur des propos qualifiés d'injurieux. Si cette position a été largement critiquée, elle n'est pourtant que la conséquence du fait que Facebook est une fenêtre ouverte sur un espace public virtuel où les internautes sont invités à se présenter et se présentent dans leur nudité, dépouillés des masques que leur confère les rôles sociaux. Cette affaire est doublement instructive surtout si on garde en mémoire le fait que les normes juridiques ne sont qu'un genre de normes sociales parmi d'autres, et qu'à ce titre, elles n'ont pas l'exclusivité de la sanction. D'une part, elle a le mérite de montrer que la vie publique, les rôles sociaux, ont une dimension protectrice qui risque de disparaître sous l'effet de l'incessante extension du domaine de la vie privée: à coup sûr, les auteurs des propos litigieux auraient davantage mesuré leurs paroles s'ils avaient agi en tant qu'être social plutôt qu'en tant que réservoir débordant d'émotions. D'autre part, elle montre pertinemment la logique vicieuse qui œuvre sur FB du fait de l'interdiction de l'anonymat : la dissuasion des propos politiques critiques sur le quotidien, contribue, comme le laisse suggérer en l'espèce l'absence d'autocensure d'une parole diffamatoire, à rendre crédible l'idée d'une intimité sans frontière, illimitée. Or, par définition, l'intimité est ce qui ne se dit pas, ou se dit à un petit nombre: au-delà de ce petit nombre, le discours de l'intime produit sa propre destruction. Non pas que l'intime qui passe de la sphère privée à la sphère publique est publicisé (par exemple, la publication dans Paris Match d'une photographie « volée » d'une célébrité ne retire en rien son caractère d'information privée). Mais bien plutôt qu'il perd sa signification même.

 

Plus exactement, les techniques de communication, les manières de les utiliser fabriquent les subjectivités au moins autant qu'elles en permettent l'expression. Si on ne connaît pas grand chose de ce que l'on appelle vie psychique, on s'accorde du moins sur le fait que l'expression désigne une intériorité à la fois a-topique (sans lieu) et ouverte sur le monde extérieur, et de ce fait, influençable par ce dernier. Autrement dit, le monde social et en particulier la distinction espaces publics / privés participent à la constitution de ce que nous sommes émotionnellement si bien que le crépuscule de la vie publique engendré par la surexposition de la vie privée, a des répercussion sur les manières que nous avons de ressentir les choses: gardons alors  à l'esprit qu'une intimité sans frontière pourrait déboucher sur un monde sans pudeur, sans honte, voire sans culpabilité, en un mot, sur un monde amputé des sentiments qui donnent au moi sa puissance d'empathie.

 

 

Steve RENAUD

 

(1) Cité par S. Boubet-Dalbin, "Facebook et Google à l'Assemblée: je t'aime moi non plus", ReadWriteWeb Francophonie,10 sept. 2010, http://fr.readwriteweb.com/2010/09/10/analyse/facebook-google-auditionns-hier-lassemble-je-taime-moi/

 

(2) Pour un autre point de vue, cf. par exemple A. Tessandier, "Un internaute ne sera jamais journaliste. Et si il n'en avait aucune envie?", ReadWriteWeb Francophonie,27 octobre 2010, http://fr.readwriteweb.com/2010/10/27/divers/internaute-ne-sera-jamais-journaliste-si-nen-avait-aucune-envie/

 

(3) Cela vaut également pour l'actualité relayée sur les profils individuels. Ce "partage" est davantage effectué dans un souci de faire connaître un état, une réaction émotionnelle, que dans celui de faire connaître une opinion ouverte à la contradiction.

 

(4) Cf. l'excellent article de M. Bénilde, "La révolution arabe, fille d'internet?", Les blogs du Diplo,  15 février 2011:http://blog.mondediplo.net/2011-02-15-La-revolution-arabe-fille-de-l-Internet

 

(5) Cf. M. Gauchet, Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion (1985), Paris, Galliamard, coll. "Folio essais", 2005.

 

(6) Sur cette question, cf. M. Gauchet, "Quand les droits de l'homme deviennent une politique", in La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, coll. "Tel", p.361.

 

(7) R. SENNETT, Les tyrannies de l'intimité (1974; 1979 pour la traduction française), Paris, Editions du Seuil, coll. "La couleur des idées", 2005, p.12.

 

(8) Art. 14 des conditions générales d'utilisation: "Si vous enfreignez la lettre ou l’esprit de cette Déclaration, ou créez autrement un risque de poursuites à notre encontre, nous pouvons arrêter de vous fournir tout ou partie de Facebook. Nous vous avertirons par courrier électronique ou lors de votre prochaine connexion à votre compte."

 

(9) Global Voices, "La politique de radiation des comptes Facebook en question", 12 avril 2010: http://fr.readwriteweb.com/2010/04/12/analyse/politique-de-radiation-des-comptes-facebook-en-question/

 

(10) Cette exigence est telle que que lorsqu'un utilisateur qui s'est vu radié, demande la réouverture de son compte, Facebook exige la photocopie d'une pièce d'identité. cf. Global Voices, "La politique de radiation des comptes Facebook en question", op. cit.

 

(11) Cf. art. 3-7° des conditions générales d'utilisation.

Publié dans A contre-jour

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