L’AVÈNEMENT DU ROMAN

Publié le par Gilles Monplaisir

 

           En amour comme en amitié, l’excès d’imagination peut nuire. A trop attendre des autres, on court le risque d’être déçu. Comme le notait Philippe Sollers dans Une Curieuse Solitude (1) : « Et, certes, une des constatations les plus pénibles de la vie est de s’apercevoir que les autres existent en dehors de cette fable dont on les avait parés. Ils se moquent bien de nos pensées, de nos imaginations, de nos calculs. Déçu, et sans doute pour ne pas avoir tout à fait tort, on écrit des livres. » Ainsi naissent les « récits de la déception » : chronologiques, structurés par le jeu des causalités, ils permettent à leurs auteurs de recomposer après coup une vie qui, à un moment donné, leur a glissé entre les doigts.

 

                Un amour sans merci (2), le premier livre d’Alexandre Gamberra, était composé de la sorte.  Le narrateur y analysait méthodiquement la progression de ses débordements érotiques avec une jeune femme : Tristars. « A quarante-quatre ans, je vivais un rêve, ignorant toujours que l’existence n’en est pas un. » A la passion succédait la désillusion. Le livre refermé, on espérait que ces déboires « ne se reproduiraient plus ».

 

                Mais les choses ne sont pas aussi simples. Les filles du Déluge (3), le second livre d’Alexandre Gamberra, nous en fait la démonstration. De nouveau, on y croise des femmes qui cèdent à la vulgarité, au « féroce appétit de la petite bourgeoisie ». Aucune n’est véritablement cette « putain au cœur pur » que le narrateur cherchait déjà dans Un amour sans merci : « Il avait pensé aimer une femme exceptionnellement putain ; il n’avait partagé qu’une pute ordinaire, c’est-à-dire une petite-bourgeoise vissée à sa raison sociale, à son confort et à sa fausse liberté, mais travaillée par ses désirs et ses fantasmes. » (3) Des crises de mélancolie s’en suivent : « Ce pauvre type qui, une fois de plus, a cru au miroir aux alouettes, oui, c’est bien lui… » (3) Les situations se répètent. Il semble impossible de s’en sortir, de maintenir la tête hors de l’eau. Entre deux nouvelles, Alexandre Gamberra cherche pourtant son souffle dans des textes brefs… Mais la répétition le submerge de nouveau. La noyade menace.

 

                Or, il s’agit de s’en sortir. Contrairement au premier livre, Les filles du Déluge  ne cherche plus à décortiquer la vie mais à agir directement sur elle. La psychanalyse nous a appris qu’il ne suffit pas d’expliquer un traumatisme pour en être libéré (« Son rationalisme s’était révélé le plus sûr auxiliaire de son addiction. » (3)) : revivre la scène primitive qui l’a déclenché est également nécessaire. Et c’est au cœur même de son écriture qu’Alexandre Gamberra tache désormais de le faire.

 

                « Nous avions choisi la dépense et nous voulions répandre la sève qui montait en nous, pour nous sentir de ce monde, et sans pour autant pactiser avec l’époque qui était la nôtre. »  (3) Cette intransigeance de la dépense s’incarne dans la figure de la « putain au cœur pur », symbole de « l’aristocratie de la chair », du « tremblé de l’existence » sans cesse menacé par les calculs qui cherchent à « épingler » la vie : « Y compris dans l’espace claquemuré de la suffisance universitaire, le vivant réussit toujours à s’imposer. » (3) Les papillons s’échappent de leurs boîtes : « Ne lui avais-je pas enseigné à détester, comme Bataille qu’elle ne connaissait pas bien auparavant, le monde de tous ceux qui ont la patience d’attendre que la mort vienne les éclairer ? » (3) Et de repousser cette attente (« La vieillesse m’attend. Et avec elle, la mort » (3)) synonyme d’acceptation de la castration.

 

                Cette castration est pourtant nécessaire : sans elle, l’homme n’aurait jamais façonné le monde que nous connaissons, et Alexandre Gamberra  n’aurait jamais pu publier de livres : « Il nous suffit donc de répéter que le mot « culture » désigne la somme totale des réalisations et des dispositifs par lesquels notre vie s’éloigne de celle de nos ancêtres animaux et qui servent à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux. » (4) Ces réalisations se font au détriment de notre exigence de dépense : « C’est ce que nous appelons notre culture qui pour une grande part porte la responsabilité de notre misère ; nous serions beaucoup plus heureux si nous l’abandonnions et retournions à des conditions primitives. » (4) Mais le train est en marche depuis longtemps, et nul ne songe sérieusement à le stopper : « Le développement de ce monde prosaïque (et la manière dont il refoule le poétique) constitue l’histoire de l’humanité. » (5) Comme le note Georges Bataille : « L’homme, en mourant mal, s’éloigne de la nature, il engendre un monde illusoire, humain, façonné pour l’art : nous vivons dans le monde tragique, dans l’atmosphère factice dont la « tragédie » est la forme achevée. Rien n’est tragique pour l’animal, qui ne tombe pas dans le piège du moi. » (6) Ce malaise de la culture, qui sourd dans Les filles du Déluge, est la scène primitive de l’humanité toute entière.

 

                Sommes-nous alors condamnés à être malheureux, à vivre mal parce que mourant mal ? La littérature est-elle condamnée, de son côté, à n’être que « littérature de la déception » ? Non. L’initiative peut-être reprise : « Pour aller au but de l’homme, il est nécessaire, en un certain point, de ne plus subir, mais de forcer le sort. » (6) Ce coup de force consiste à  renverser la perspective malheureuse, à ne plus subir la castration mais, au contraire, à la parodier dans une mise en scène heureuse. Cette dernière peut prendre des formes diverses (Ernest Hemingway, par exemple, courait les guerres et les parties de chasse), mais elle consiste à chaque fois à introduire dans la vie la « corne de taureau » qui redonne l’usage souverain de soi. Autrement dit : le temps vous aime dès lors que vous cessez de vouloir le faire durer.

 

                Transposée dans l’écriture, cette mise en scène est l’acte fondateur qui permet l’avènement du roman. L’exigence de la dépense y prend la forme de l’exigence poétique (« J’ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles » (7), dit le poète) qui se mesure au déroulé castrateur du langage discursif. Ni récit, ni poème, le roman renverse dans ce qui nous est le plus intime – la langue – la scène primitive de ceux qui se noient. Ce roman, hybride, est semblable aux tableaux d’Elstir que découvre le narrateur de la Recherche :  « Naturellement, ce qu’il avait dans son atelier, ce n’était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j’y pouvais discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu’en poésie on nomme métaphore et que si Dieu le Père avait créé les choses en les nommant, c’est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre qu’Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent toujours à une notion de l’intelligence, étrangère à nos impressions véritables, et qui nous force à éliminer d’elles tout ce qui ne se rapporte pas à cette notion. » (8) 


              C’est l’avènement de ce roman qu’appelle Les filles du déluge. Un roman dont la forme neuve, paradisiaque, gommera les vestiges de la répétition malheureuse. Il me plaît de penser que ce roman sera écrit sur les bords de l’Aar, où Monsieur Paul se promène après une journée de travail (« C’est ce qu’il advient à celles et à ceux qui veulent vivre dans l’audace et la fanfaronnade… », commente-t-il lorsque Danaé annonce qu’une jeune fille s’est noyée dans le fleuve – ce qui est la définition de l’emplacement d’où le romancier achève son livre). Il me plaît également de penser qu’on y retrouvera celle dont la silhouette se profile déjà dans Les filles du déluge, cette Attachée que nous verrons alors « river son regard au soleil ».

 

 

GILLES MONPLAISIR

 



 

(1) Philippe Sollers, Une curieuse solitude, Ed. du Seuil, 1958.

(2) Alexandre Gamberra, Un amour sans merci, Ed. Tabou, 2008.

(3) Alexandre Gamberra, Les filles du Déluge, Ed. Tabou, 2010.

(4) Sigmund Freud, Le malaise dans la culture, Ed. PUF, 1995.

(5) Gilles Monplaisir, Le point intermédiaire, Ed. Le Manuscrit, 2007.

(6) Georges Bataille, L’expérience intérieure, Ed. Gallimard, TEL, 1978.

(7) Isidore Ducasse, Les chants de Maldoror, Ed. Flammarion, 1990.

(8) Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Ed. Flammarion, 1987.

Publié dans Passe-muraille

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