JACQUES ATTALI, UN AMI QUI NOUS VEUT DU BIEN?

Publié le par Steve RENAUD

  

On présumait Monsieur Attali particulièrement intelligent, on le croirait, après la lecture d'un billet qui appelle à l'interdiction de la vente de tabac (1), sujet à des accès de pensée PMUesque. Quand il nous dit que personne n'a jamais songé à l'interdiction du tabac, on serait tenté de lui recommander de fréquenter davantage les lieux réputés pour leur philosophie politique de comptoir où l'interrogation est posée depuis bien longtemps. Surtout, quand il met sur le même plan Médiator et tabac, on serait presque saisi d'une brusque envie de lui envoyer un traité sur l'art de raisonner: il n'est en effet pas nécessaire d'être doté d'un Q.I. à trois chiffres, pour comprendre que les préoccupations inhérentes à la mise sur le marché des produits de santé ne sauraient être transposées en toute simplicité à la vente du tabac qui est un produit de consommation courante. On peine donc à comprendre quelle mouche a piqué Attali à moins de retourner à notre première supposition: Monsieur Attali est intelligent. Il n'écrit pas plus vite qu'il ne pense et ses raccourcis démagogiques ne sont pas sans véhiculer un message qu'il faut savoir décrypter. Polémique, son argumentation témoigne d'un machiavélisme (2) qui mise sur l'efficacité contemporaine du registre des bons sentiments pour, sans en avoir l'air, rappeler un mot d'ordre: il n'y pas de capitalisme prospère sans politique d'appropriation des corps.

 

Comme toute entreprise de démagogie, le raisonnement de Monsieur Attali est vicié et vicieux. Vicié, car en mettant sur le même plan Médiator et tabac, il oublie que la consommation d'un médicament ne relève pas d'un choix: prescrite par une autorité médicale investie du pouvoir de dire ce qui est bon pour la santé, elle est nécessairement attachée à une dose de paternalisme. Certes, l'affirmation des droits du patient (3) a tant et si bien fait son chemin que la question de l'existence d'un droit au refus de soin est aujourd'hui posée. Mais il n'existe et ne saurait exister un droit au choix du médicament car le malade est ici placé dans une position d'infériorité. Non seulement il est affaibli par la maladie, mais en plus, il est incapable d'autodétermination, du moins sur ce terrain: la compréhension du monde des molécules ne lui étant pas accessible, il ne saurait prononcer un jugement a priori sur les effets de tel ou tel médicament (4). Il est donc, ce malade, placé sous la dépendance de l'autorité médicale, laquelle autorité voit la qualité de ses prescriptions liées au bon fonctionnement de l'industrie pharmaceutique. De là la nécessité d'avoir des règles strictes qui encadrent les autorisations de mise sur le marché des médicaments: il en va du respect de la confiance que le malade accorde bon gré mal gré à la médecine. Et c'est bien évidemment pour cette raison qu'une affaire comme celle du Médiator est proprement scandaleuse: elle a dans les esprits la signification d'une impardonnable trahison.

 

La consommation du tabac relève, elle, d'une toute autre logique: elle appartient bien au monde des choix individuels. D'accord, elle produit des effets nocifs sur la santé, mais le fumeur le sait et ne le sait d'ailleurs que trop: on le lui a dit et rabâché. Ainsi, lorsque Monsieur Attali relève que « la hausse [de la consommation de tabac] est particulièrement forte chez les femmes de 45 à 64 ans, de 16 à 22,5% », on a envie de lui rétorquer un bon vieux « et alors? ». Car les politiques de prévention que l'on dit un peu trop rapidement inefficaces (5), ont au contraire en la matière parfaitement réussi: tout le monde connait aujourd'hui les risques liés à la consommation du tabac. Que les comportements n'aient pas changé ne suffit pas à démontrer l'inefficacité des ces politiques de prévention, sauf bien entendu, à tordre le coup à la sémantique en considérant que « prévenir » signifie « imposer ». Il est par conséquent plus raisonnable de penser que cette absence de changement, aussi regrettable soit-elle d'un point de vue strictement sanitaire, est le fruit d'une décision délibérée qui est prise suite à une interpellation publique informant des dangers encourus, et qui exprime un refus éclairé de s'incliner devant une hypothétique norme qui voudrait imposer l'idée que vivre bien c'est vivre le plus longtemps possible (6). Bien évidemment, le langage de Monsieur Attali feint d'ignorer ces considérations en taxant le tabac de poison, et en accusant l'État « de complicité d'empoisonnement ». L'expression a l'éloquence d'un effet de manche; elle a surtout la profondeur d'un caniveau puisqu'elle soustrait au tabac ce qui pourtant en fait un produit de consommation, à savoir le plaisir qu'il procure.

 

 

C'est ainsi que, de vicié, le raisonnement de Monsieur Attali devient vicieux. En assimilant le tabac à un poison pour en interdire la vente, Monsieur Attali réquisitionne le discours médical afin de restreindre l'espace du libre choix. La préconisation d'une législation prohibitive cherche en fait à contourner la résistance effrontée de ces fumeurs qui s'obstinent, - les insensés! -, à ne pas suivre les messages préventifs. Sans employer explicitement la notion, Jacques Attali revendique ici un État sanitaire où l'adjectif « sanitaire » est une manière insidieuse d'admettre qu'il existe une forme acceptable de gouvernement totalitaire (7): celle qui, médecine à l'appui, ampute les libertés individuelles au motif qu'elle nous veut du bien. Qu'on y réfléchisse à deux fois: interdire purement et simplement le tabac sous prétexte de sauver des vies, c'est placer l'appréciation de la qualité des existences individuelles sous le seul angle médical, et déclarer comme non fondés toute une panoplie de critères (le bon, l'agréable, le supportable, etc.) qui mettent davantage l'accent sur la douceur du temps qui passe. Au revoir le bien manger, le bien bu; bienvenue dans un monde aseptisé où tout plaisir devient suspect, et peut être interdit au nom de l'exigence de sauver des vies.

 

 

La suspicion portée sur les plaisirs... On touche là au fil rouge qui sous-tend la position de Jacques Attali. Par définition, les plaisirs détournent l'énergie des individus du travail: économiquement parlant, ils sont pure perte. A ce titre, le tabac devient, sous la plume de Monsieur Attali, « un produit totalement inutile ». Cela à l'esprit, on comprend peut-être mieux où veut en venir l'auteur. Il a beau jouer la partition de la tragédie en exposant des chiffres qui font du tabac l'ennemi public numéro un, il a au fond pour préoccupation constante l'économie, rien que l'économie, toujours l'économie, à un point tel d'ailleurs qu'il n'hésite pas à écrire que « La consommation de ce produit [le tabac] entraine d’immenses dépenses de santé et réduit partout la productivité des entreprises qui doivent laisser à leurs employés des pauses pour s’empoisonner en toute légalité. » Autrement dit, pour Monsieur Attali, l'interdiction fondée sur un motif sanitaire est la solution à une équation économique posée par les fumeurs en tant qu'ils sont les représentants farouches de l'hédonisme (8). Il faut, pour le saisir, se souvenir de quelle manière le corps oisif, notamment celui du malade, a été, suite à la poussée démographique qu'a connu le XVIIIème siècle, propulsé au rang des inquiétudes engageant l'avenir de la nation (9). A cette époque, la santé de la population devient une préoccupation étatique à part entière qui n'est plus noyée dans une ensemble hétérogène de techniques d'assistance. Le support de cette transformation réside notamment dans « la préservation de l'entretien et de la conservation de la ''force de travail'' »(10). La gestion des corps devient alors une problématique d'ordre économique qui est susceptible de recevoir un traitement médical assurant la « majoration constante de leur utilité. » (11) Dans une telle configuration, le corps oisif, celui qui ne produit pas, ou pas assez, ou encore pas assez longtemps, devient évidemment une cible prioritaire du pouvoir politique. On a peut-être ici les racines profondes de l'injonction contemporaine à la performance (12). On a surtout la naissance d'un appareil médico-administratif qui a à sa disposition une stratégie argumentative particulièrement persuasive puisqu'en sollicitant le seul point de vue médical, elle expatrie le plaisir, le détache des corps et parvient ainsi à faire coïncider, comme par magie, les intérêts privés (la santé) et l'intérêt public économique. C'est à cette stratégie que recourt ici Monsieur Attali. L'État sanitaire qu'il appelle de ses vœux, n'est rien moins qu'un État où la population est réduite à sa capacité productive, et qui, pour ce faire, ne retient du corps que sa seule dimension de capital. Exit le plaisir: cantonné à une fonction de production des richesses, le corps peut être détaché de la personne pour devenir propriété d'un État garant de la productivité via l'hygiène sociale. En d'autres termes, derrière le sauveur de nos corps que semble être de prime abord Jacques Attali, il y a le chantre d'une anthropologie productiviste. Ce n'est sans doute en soi ni honteux ni indéfendable, mais avoir recours à la persuasion sentimentaliste, à la puissance de la sollicitude pour remporter une victoire , voilà qui est petit, trop petit.

 

 

Ceci étant dit, rendons justice à Attali lorsqu'il dénonce l'hypocrisie d'un État qui sous prétexte de lutter contre la consommation de tabac, augmente constamment le prix du paquet pour mieux s'enrichir. Sa diatribe, néanmoins, s'arrête sur ce point un peu vite. Elle manque de souligner que l'hypocrisie étatique est d'autant plus écœurante qu'elle consiste à aller piocher dans le porte-monnaie de ceux qui peinent à le remplir. De ce lien tabagisme – précarité (13), Jacques Attali ne peut évidemment pas parler, même pas du bout des lèvres, puisque cela le conduirait à ne plus aborder le fumeur comme un malade en sursis qui coûte cher à la société, mais comme un individu qui trouve dans la cigarette un moyen de transformer l'ennui en moments agréables. En un mot, il serait alors amené à repenser la problématique de la prévention non dans les termes de la productivité, du manque à gagner, de la police des corps, mais dans ceux de l'accès aux loisirs, de leur diversification, bref dans ceux de l'invention des plaisirs.

 

Steve Renaud

 

 

(1) J. ATTALI, « Bien pire que le Médiator: le Tabac », 6 février 2011, http://www.attali.com/actualite/blog/social/bien-pire-que-le-mediator-le-tabac. Cf., H. GRIMAL, « Demain, un monde sans tabac peut-il exister?... », 11 février 2011, http://www.dijonscope.com/011120-demain-un-monde-sans-tabac-peut-il-exister-nbsp.

(2) Au sens où le machiavélisme est une doctrine qui préconise l'utilisation de la ruse dans l'art de gouverner. Cf. R. ARON, Machiavel et les tyrannies modernes, texte établi, présenté et annoté par Rémy Freymond, éditions de Fallois, 1993.

(3) Sur ce sujet, cf. A. JAUNAIT, Comment pense l'institution médicale? Une analyse des codes français de déontologie médicale, Paris, Dalloz, coll. « Nouvelle Bibliothèque de thèses », série « Science politique », 2005.

(4) Bien évidemment, il arrive aux médecins, pharmaciens et chimistes de tomber malades, mais comme dans toute institution, les normes qui gouvernent l'institution médicale sont générales c'est-à-dire élaborées au regard du plus grand nombre. Par ailleurs, scientifiques ou pas, la personne malade est réputée affaiblie, ou du moins partiale c'est-à-dire trop concernée pour pouvoir portée un jugement objectif.

(5) Cf. Centre d'Analyse Stratégique, Nouvelles approches de la prévention en santé publique: l'apport des sciences comportementales, cognitives et des neurosciences, rapport remis le 16 mars 2010 au secrétariat d'Etat chargé de la Prospective et du développement de l'Economie numérique, disponible sur  http://www.strategie.gouv.fr/article.php3?id_article=1145.

(6) Cf. sur ce blog, notre billet, « La publicité, nouveau modèle dans l'élaboration des politiques publiques? », 23 juillet 2010, http://le-soupirail.over-blog.com/article-la-publicite-nouveau-modele-dans-l-elaboration-des-politiques-publiques-54360129.html.

(7) Cf. R. GORI et M.-J. DEL VOLGO, La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l'existence (2005), Fammarion, coll. « Champs essais », 2009.

(8) Selon l'expression du tabacologue, les fumeurs sont « des êtres humains à la recherche de plaisir », R. MOLIMARD, « Le tabac fait partie de la panoplie de l'exclu », 6 janvier 2009, http://www.liberation.fr/societe/0101309678-le-tabac-fait-partie-de-la-panoplie-de-l-exclu

(9) Dans son Discours sur l'administration de la justice criminelle (1776), Joseph Michel Antoine Servan, avocat général au parlement de Grenoble, déclare "Un homme oisif est un méchant commencé [...] devenu suspect, il est à moitié criminel, et désormais victime dévouée à la justice, il ne cessera d'être investi de ses regards.", (cité in P. LASCOUMES, P. PONCELA, P. LENOEL, Au nom de l'ordre. Une histoire politique du Code pénal, Hachette, 1989, p.25.) Et de fait, dans le Code pénal de 1791 dont l'article 1 pose le principe d'une surveillance polciière de la population (création d'un registre constatant l'état des habitants), les oisifs font l'objet d'une méfiance particulière, soit en tant qu'ils n'ont pas de moyens de subsistance (article 2), soit en tant qu'ils ne travaillent pas alors qu'ils sont en état de travailler (article 3). Sur ce thème, cf. M. FOUCAULT, Naissance de la clinique (1963), Paris, Quadrige / PUF, 2003; « La politique de la santé au XVIIIe siècle » (1976), in Dits et écrits, II, 1976-1988, Paris, Quarto / Gallimard, 2001, pp.13-27.

(10) M. FOUCAULT, « La politique de la santé au XVIIIe siècle », op. cit., p.18.

(11) Ibid., p.

(12) Sur ce thème, cf. les remarquables travaux du sociologue Alain EHRENBERG, Le culte de la performance (1991), Paris, éd. Hachette Littératures, coll. « Pluriel sociologie », 2005; L'individu incertain (1995), Paris, éd. Hachette Littératures, coll. « Pluriel sociologie », 2003; La fatigue d'être soi. Dépression et société (1998), Paris, éd. Odile Jacob Poches, 2000.

(12) R. MOLIMARD, « Le tabac fait partie de la panoplie de l'exclu »,op. cit.; P. PERETTI-WATEL, « La cigarette peut-être considérée comme un anxiolytique sans ordonnance », La santé de l'homme, sept.-oct. 2009: http://www.inpes.sante.fr/SLH/articles/403/06.htm

 

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