"IL FAUT SAUVER LE SOLDAT ZIDANE"

Publié le par J.-B. Clamence

Le gouvernement l'a bien compris: à condition d'orchestrer savamment le spectacle,il pourra sauver une petite mythologie qui rapporte tant. Dans le premier rôle, notre ministre de la santé et des sports qui fait preuve de talent dans l'instrumentalisation des évènements footballistiques récents(1). Le gouvernement ne peut pas surfer sur le slogan d'une victoire constitutive d'une unité nationale? Qu'à cela ne tienne, la cohésion se fera dans le drame: dramatisons, désignons quelques coupables pour que ensemble, nous puissions commuer. L'heure est au recueillement, au deuil: il suffit pour s'en convaincre de voir, ou revoir, la mine de circonstances que Emmanuel Petit, consultant au JT de France 2, n'a pas cessé d'arborer tout au long de ce psychodrame.

 

 

Il ne faut toutefois pas s'y tromper: si quelques têtes ne manqueront pas de tomber, à commencer par celle de Domenech, "le crépuscule des idoles footballistiques" sera, quant à lui, repoussé aux calendes grecques. On pouvait espérer que de ce pseudo-évènement jaillirait une évidence refoulée par le culte de la performance(2), cette évidence selon laquelle le foot n'est que du du foot. On pouvait espérer que la figure du footballeur de haut niveau descendrait, enfin, de son piédestal et que le monde du ballon rond retrouverait un esprit un peu plus carré, moins égaré dans le fantasme du héros national méritant salaire démesuré. Malheureusement, il n'en sera rien. C'est là tout l'enjeu de la dramatisation et de la désignation des boucs émissaires(3): maintenir en place une mythologie(4).Il faut sauver le soldat Zidane, c'est-à-dire, non pas Zidane lui-même, bien sûr, mais ce qu'il incarne depuis 1998. Pour ce faire, il faut d'abord créer et entretenir cette atmosphère de douleur, et donc au besoin, transporter la défaite au sein de l'Assemblée Nationale: en somme faire semblant d'en débattre pour qu'on continue, dans la presse, dans les chaumières, à en parler. De là sans doute, des auditions à huis clos: recourir au secret, non pour  rechercher un quelconque apaisement, mais pour donner à l'évènement sa dimension d'affaire d'Etat.Il faut ensuite et surtout, au sein des bleus, faire émerger les anti-héros, ceux qui ont littéralement pervertis la fonction sociale du footballeur. La signification politique de la chasse aux sorcières tient évidemment au fait qu'elle permet de faire l'économie de réformes structurelles, en accolant à des personnalités, à des tempéraments, à des origines sociales, voire à des infra-groupes ethniques, la responsabilité d'une catastrophe nationale montée de toute pièce. La désignation des anti-héros, ce n'est rien d'autre que le procédé méprisable par lequel le gouvernement, soutenu par des supporters aux abois(6), va assurer le retour en force des héros(5), et reproduire ainsi, encore et encore la mythologie footballistique. C'est surtout ce procédé par lequel on prétend qu'il y a plus footballeur que le footballeur lui-même afin de préserver cette idée bien consensuelle selon laquelle le monde de la compétition sportive est, en soi, traversé par un ensemble de valeurs positives, est un idéal de justice qui doit être transposé à l'ensemble de la société(7) .

 

Un football épuré, modeste parce que rapporté à sa dimension de jeu, de simple jeu, on y était presque, mais il faut s'y résoudre (ou pas...): on vit dans une époque bien étrange où les crises, quelle qu'elles soient, ont perdu leur potentiel réformateur...

 

                                                                           Steve REANAUD


(1) Exlusion, durant le Mondial 2010, de Nicolas Anelka de l'Equipe de France, refus des joueurs de participer à l'entrainement précédent la rencontre avec l'Afrique du Sud, et élimination de l'Equipe de France qui finit dernière de son groupe avec seulement un but marqué en trois matchs (un match nul, deux défaites).

(2) A. Ehrenberg, Le culte de la performance, Calmann-Lévy, 1991.

(3) S. Mouillard, Les bleus,"petits merdeux" de banlieue ou boucs émissaires?,

     http://www.liberation.fr/sports/0101643320-les-bleus-petits-merdeux-de-banlieue-ou-boucs-emissaires

(4)  Cf. L'entretien avec Ph. Tetar (chercheur en histoire du sport à Science Spo) sur http://www.lemonde.fr/sport/article/2010/06/21/le-mythe-contemporain-de-la-victoire-de-1998-est-en-train-de-s-epuiser_1376057_3242.html

(5) Après les évènements et la défaite face à l'Afrique du Sud, on pouvait voir fleurir sur le net des phrases du genre "J'ai honte d'être français", comme si ce qui s'est joué lors de cette coupe du monde, pouvait avoir une importance capitale dans le quotidien de ces supporters (au demeurant, au soutien très précaire), ou dans l'image qu'ils ont d'eux-mêmes.

(6)  Le retour sur le devant de la scène des champions du monde en est la parfaite illustration.

(7)  Cf. A. Ehrenberg, Le culte de la performance, Calmann-Lévy, 1991.

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