« IL FAUT PRENDRE LE TEMPS DE PRENDRE SON TEMPS »

Publié le par Léon Salers

 Sur le coup, certains évènements auxquels nous assistons ne revêtent aucune signification. Et puis un jour notre mémoire, cette curieuse faculté de conserver et de rappeler des états de conscience passés et de ce qui s‘y trouve associé, finit par livrer pieds et poings liés à la méditation les souvenirs brumeux d’une froide matinée de février, d’une conversation entre deux personnes sur le marché. De ce qui au départ nous avait paru insignifiant, celle-ci extrait une interprétation, que nous finissons par faire nôtre et au travers de laquelle, pour le meilleur et rarement pour le pire, nous ne verrons plus tout à fait les choses de la même façon. Entre temps, deux, cinq, peut-être dix mois, auront pu écouler. Mais, in fine, de la gangue de notre cerveau, perpétuellement agressé de publicités, régulièrement anesthésié par des armadas de spin doctors en tout genre, sera sortie une pensée, très souvent profonde, bien plus en tout cas que ne le sont ses quotidiennes sécrétions, moyen terme entre l’idée-reçue et la brève de comptoir. Bref, nous aurons fait preuve d’intelligence.

 

Est-ce à dire que sans la mémoire qu’il peut avoir des choses, un humain ne saurait manifester quelque forme d’intelligence ? A bien y réfléchir, il paraît vraisemblable qu’en l’absence d’une telle faculté, évoquer celle qui permet de connaître et de comprendre, reviendrait à chercher, très certainement en vain, ce monstre qui, réputé sillonner le plus célèbre des lacs d’Ecosse, a suscité tant de légendes : le fameux Nessie. Toutefois, une bonne mémoire ne saurait suffire. Il faut autre chose. Un carburant bien plus précieux que ne le sera jamais celui issu de l’or que l’on dit noir : le pétrole. Ce précieux carburant de la pensée, quel est-il ? Le temps, mes amis. Le temps, qui permet à n’importe quelle mémoire de s’épancher longuement auprès de l’esprit, prompt à méditer, pour peu qu’on lui en laisse l’occasion.

 

Mais attention ! Pas n’importe quel temps ! Celui dont on s’efforce de nous faire comprendre qu’il est nuisible à l’espèce, car il ne permettrait pas de « gagner plus », pour conserver un certain niveau de consommation : le temps libre. Celui que l’on utilise ni pour travailler, ni pour récupérer sa force de travail parce qu’exténués, sentant que la machine est sur le point d’exploser, nous éprouvons le besoin de « faire un break », laisser la soupape de sécurité évacuer le trop de pression. Le temps qui permet à l’homme de devenir ce qu’il est : un être ayant la faculté de connaître, de comprendre et, par conséquent, de réfléchir au sens de sa présence sur Terre, qu’il se mettra très vite, si l’occasion lui en est donnée, à ne plus faire coïncider avec la fonction de consommation que le Système1 lui a assigné.

 

« Il faut prendre le temps de prendre sont temps ». C’est ce que disait à son chien un Philippe Noiret au sommet de son art, dans une scène d’anthologie de ce qui reste l’une des plus belles odes à la liberté des hommes : Alexandre le Bienheureux2, film du réalisateur Yves Robert, à qui l’on doit l’inoubliable Guerre des boutons3. En tout et pour tout, neuf mots qui ne semblent pas appelés à casser des glaces mais neuf mots qui, à l’heure où tout va trop vite, sont plus qu’un grain de sable : une bombe. Il ne serait d’ailleurs pas surprenant qu’à l’avenir ces derniers soient le cri de ralliement des révolutionnaires du XXIème siècle : les hommes ayant pris le « parti de prendre leur temps », décision on ne peut plus séditieuse à l’heure où, « soutenus » par des prothèses de cerveau électroniques, nous n’aurions plus d’autre perspective que d’aller toujours plus vite, sans interruption.

 

                                                                                            LÉON SALERS, 12 juillet 2010

 

 

1 Celui dont parle Georges Bernanos : « un monde de la matière ayant l’Argent pour seule valeur » (Christophe Boutin, Bernanos politique. Un cri dans le chaos, Mémoire de DEA, sous la direction du Pr. Courvoisier, Université de Bourgogne, 1986, 103 p

2 Alexandre le Bienheureux, Yves Robert, (1967) 2004, DVD, in Coffret « Acteurs, actrices de légende. Philippe Noiret », Studio Canal, 101 mn.

3 La guerre des boutons, Yves Robert, (1961) 2003, DVD, Coffret « Yves Robert », Studio Canal, 90 mn.

 

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