DEBOUT, LES INTELLECTUELS!

Publié le par Jacques DUBOIS

Pourquoi si peu d'intellectuels de grand format en France depuis vingt ou trente ans ? Où sont les Bourdieu, Deleuze, Derrida et Foucault ou encore les Lévi-Strauss, Lacan, Althusser et Barthes ? La pénurie de penseurs de pointe a de quoi inquiéter. L'explication la plus commune de ce fait, celle qui vient notamment des milieux universitaires, est double : les éditeurs ne prennent plus de risques et optent pour des succès faciles ; les medias font toute la place à des vulgarisateurs taillés à leur aune, ceux que l'on nomme les intellectuels médiatiques.

9782213655840-G.jpgDans un très remarquable Logique de la création (1), Geoffroy de Lagasnerie veut ne pas se contenter de cette explication et souhaite que le milieu universitaire s'interroge sur lui-même et son actuelle infertilité en matière de grands formats. Commençons par noter avec lui que les universités ont toujours été à la fois des lieux de savoir et des lieux de pouvoir - tout au moins interne. Or, quand le pouvoir prend le dessus sur le savoir, c'est mauvais signe. Or, c'est bien le cas actuellement, où les normes de contrôle s'exerçant sur les chercheurs se font de plus en plus contraignantes et où la reproduction du système prévaut sur la production des œuvres.

Tentative d'explication avec retour aux glorieuses années. Dans les décennies 60 et 70, on a vu émerger de nouveaux penseurs (Lagasnerie s'attache tout spécialement au quatuor Bourdieu, Deleuze, Derrida et Foucault), qui ont réussi à échapper à ce que le dispositif universitaire avait de trop rigide. Ils évitèrent d'écrire des thèses épuisantes, ils occupèrent en regard de l'institution la plus normative des lieux latéraux voués à la libre création (E.N.S., École Pratique des Hautes Études, Vincennes, Collège international de Philosophie), ils refusèrent surtout les découpages disciplinaires ordinaires. Bourdieu, par exemple, dériva de la philosophie à la sociologie en passant par l'ethnologie pour fonder une science sociale qui soit vraiment elle-même. Les mêmes trouvèrent aussi à s'exprimer hors appareil et dans des revues audacieuses qu'ils rejoignirent (Critique) ou qu'ils créèrent (Actes de la recherche). Ce dispositif multiple fut, selon notre auteur,  garant d'une novation effervescente. Reste tout de même la question, jamais abordée ici : pourquoi une telle ébullition à ce moment-là et avec ceux-là ? Vague structuraliste ? Effet mai 68 ? Sans doute, mais surtout sclérose d'une Université que quelques-uns osèrent battre en brèche.

 

Lagasnerie soutient par ailleurs, et non sans audace, que les « héros intellectuels » que furent les « quatre » ne séparèrent jamais leurs recherches d'une visée politique traduite en prises de position radicales. Ainsi l'exemple de Sartre ne fut pas perdu, même si l'on passa du concept d'intellectuel universel à celui d'intellectuel spécifique. De plus, ces grands créateurs de théories eurent la volonté d'écrire pour un public, fût-il mal défini. Et ce public serait considérable, alors même que chacun des auteurs proposaient des conceptions d'une grande complexité à l'intérieur d'un nouveau langage.

 

Tout cela étant, ces auteurs que nous lisons encore avidement, furent des penseurs de la rupture. Geoffroy de Lagasnerie s'arrête, à cet égard, au cas exemplaire de Michel Foucault. Un Foucault qui, dans ses premiers écrits, s'inscrit dans l'héritage phénoménologique comme dans la mouvance marxiste, puis qui, d'un coup, avec L'Archéologie du savoir, donne naissance à un mode d'analyse sui generis qui, à proprement parler, n'a pas de nom et innove entièrement.

 

Puis vint le reflux des années 80 dans le contexte que l'on sait avec restauration conservatrice et normalisation interne des pratiques académiques. Les héros précités donnèrent, il faut le dire, des verges pour les battre ou, tout au moins pour battre leurs héritiers. En particulier, Derrida comme Bourdieu prônèrent l'autonomisation du travail savant en réponse à la trivialisation médiatique. Mais ils ne faisaient qu'encourager de la sorte ce qui est le repli actuel des milieux universitaires sur leurs disciplines et leurs spécialités. Car désormais c'est chacun dans son coin et à chacun sa spécialité. Il en résulte que l'échange et la discussion sont comme paralysés. Ici, il semble tout de même que Lagasnerie se montre injuste envers une génération montante qui, en sciences humaines, est friande de transdisciplinarité. Ce qui est sûr, en revanche, est que l'actuelle institution, en France et ailleurs, a perdu tout sens de la vocation politique de la pensée, dès lors qu'on n'y écrit plus que pour le petit cercle des pairs. 

 

Dans un chapitre annexe, l'auteur se demande pourquoi, dans les années 90, Bourdieu défendit avec une insistance particulière la nécessité de l'autonomie des savants alors qu'il s'engageait sur le terrain social plus qu'il ne l'avait jamais fait. Mais c'est que, redoutant les interprétations néfastes de son engagement, il croyait se protéger en se réclamant d'une autonomie stricte de la science.

 

Faisant suite à L'Empire de l'Université (Amsterdam, 2007) et accompagnant Sur la sciences des œuvres (Fayard, 2011), deux autres ouvrages du présent auteur, Logique de la création propose une belle analyse revigorante et salutaire. Elle en appelle à un travail critique des universitaires sur leurs pratiques actuelles, les conviant à sortir de leur enfermement frileux, contraire à toute création véritable. 

 

Jacques DUBOIS

Mars 2011

 

* Ce texte a été initialement publié le 10 mars 2011, sur le Club de Mediapart (édition Bookclub): http://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/100311/debout-les-intellectuels. Nous remercions chaleureusement Jacques Dubois qui nous a donné l'autorisation de le reproduire ici.

 

 

(1) Geoffroy de Lagasnerie, Logique de la création, Fayard, « À venir », 2011. 20, 20 €.

Commenter cet article