COMME UNE CHAUVE-SOURIS DANS LE BEFFROI…

Publié le par Léon Salers

 

 

Le dimanche, parlons net, n’est guère plus le jour du seigneur que pour quelques chrétiens, dont certains, parmi eux, ne sont pas très catholiques. Pour les cybernanthropes1 que nous nous évertuons mollement à devenir ou à rester, c’est une séquence de vingt-quatre heures, durant laquelle nous pouvons continuer à errer dans le gigantesque supermarché permanent que le Système2 a créé à notre intention, cela en vue de combler toutes « nos » attentes.

Le dimanche servant donc aussi à consommer les divers produits mis à disposition pour me contenter, c'est-à-dire me maintenir dans une apathie inoffensive, je « décidai » donc, l’un de ces dimanches, de regarder un DVD. Il faut croire que ce soir-là, mes besoins étaient exceptionnellement frugaux puisque je jetai mon dévolu sur… Batman, The Dark Knight, un film de je ne sais même pas qui et je m’en fous, qu’on avait dû m’offrir pour Noël, et, étant donné le boîtier, un truc où ça devait pétarader à gogo. Bref, une grosse daube, qui ne me paraissait pas susceptible de violenter mon cerveau fatigué par une semaine chargée en travail.

 

Sans doute, le contenu correspondant pour une large part à ce que promettait l’étiquette – de la soupe, vaguement populaire - ne fus-je pas totalement déçu. Néanmoins, j’éprouvai la curieuse sensation, tout au long du film, de m’être fait avoir. Y’en avait (de la soupe), comme aurait dit l’autre dans Les tontons flingueurs, mais y avait pas que ça. Y avait autre chose. Comme une invitation à « déconner grave », ce que nous ne faisons plus que dans les clous délicatement placés par le Système, lors de pitoyables « minutes de la haine »3 préventives. Une invitation, une ode, subliminale, à l’intempestif.

 

Probablement, l’impression que l’achat par un tiers de ce DVD n’aura pas seulement servi à financer quelques partouzes cocaïnées au bord d’une plage paradisiaque, doit quelque chose au Joker4, personnage sublime, étourdissant, objet d’art. Objet d’art en ce sens qu’il n’est pas seulement visible mais cherche à rendre visible ce qui ne l’est pas, à savoir cette évidence que nous nous efforçons de refouler jusqu’au plus profond de nous, jour après jour, au point de nous en rendre malades : l’Homme est le foyer de forces d’une épouvantable puissance, que les tentatives de conditionnement ou bien encore de très aléatoires canalisations peuvent éteindre ou attiser ; l’Homme est sujet à l’autocombustion comme à la glaciation mortifère ; l’Homme peut mourir de trop brûler ou ne brûler point, indépendamment de sa date limite de péremption. Bref, nos sociétés tendent à devenir d’immenses cimetières qu’hantent, pour un temps, d’improbables zombies, que la vie, comme il est logique, a désertés, mais que la mort n’a pas encore délivrés.

Pour retrouver la vie, ou bien mourir vraiment et n’être point dans l’entre-deux détestable de l’âme errante ou – peut-être – ce qu’Agamben5 appelle l’Homo sacer, il faut, semble nous dire le Joker, revêtant pour le coup les traits d’une infirmière que l’on n’éprouve guère l’irrésistible envie de trousser sauvagement, se pressant au chevet d’un grand brûlé à moitié (Harvey Dent6), prendre parti pour le Chaos qui a, parait-il, le mérite d’être « impartial ».

Qu’entend le Joker par « Chaos » ? Il semblerait qu’il désigne par là un environnement de désordre, compris comme exempt de règles servant à « faire des plans », et où la passion des hommes, entendue comme le produit de celles dont ils sont le foyer, aurait libre cours. Un monde, si c’est bien de cela qu’il s’agit, pour le moins troublant, voire, mesuré à l’aune de la puissance de destruction du Joker, particulièrement inquiétant. Une dangereuse utopie. Une utopie potentiellement dangereuse, comme tout ce qui n’a jamais encore existé nulle part, mais, au moins, une alternative à la chambre froide dont nos quartiers de viande intoxiquée par la prétendue civilisation meublent l’espace plein de vide, et que seule cette détestable habitude que nous avons prise de ne plus faire preuve d’imagination nous amène à récuser d’emblée. Qui plus est, si ce contre-projet de société cataclysmique du Joker ne saurait être souhaitable, rien ne nous empêche, et c’est tout l’intérêt du film, en un certain sens, que de nous y inciter, de penser les contours d’un autre monde, cent fois plus désirable que celui sécrété par le Système : celui du Grand supermarché.

 

Quoi qu’il en soit, méfiez-vous quand vous pensez laisser flotter les rubans devant ce que vous supposiez être un nanar « made in USA » : il arrive qu’au travers des interstices du puzzle jaillisse une chauve-souris.

Une chauve-souris que l’on ne peut plus empêcher de voleter dans le beffroi.

 

                                                                                                           LÉON SALERS

 

 

 

1 D’après H. Lefèbvre, « type d’individu que le milieu technique a fabriqué pour être, sinon sa victime, du moins son complice, et dont tout l’idéal est de vivre en permanence dans un gigantesque supermarché dont les produits suffisent à combler toutes les attentes. Un tel individu est mû par un système de motivations qui, non seulement l’intègre parfaitement à l’univers que la technique a créé, mais encore l’incite à ne concevoir celui dont il rêve que comme une image plus raffinée, mais non fondamentalement différente, de celui qui est son décor quotidien » (Georges Burdeau, L’Etat, Paris, Le Seuil, coll. « Points essais », 1970, p 165).

2 Celui dont parle Georges Bernanos : « un monde de la matière ayant l’Argent pour seule valeur » (Christophe Boutin, Bernanos politique. Un cri dans le chaos, Mémoire de DEA, sous la direction du Pr. Courvoisier, Université de Bourgogne, 1986, 103 p.

3 Georges Orwell, 1984, Paris, Gallimard, cll. « Folio », pp 23-29.

4 Heath Ledger.

5 Giorgio Agamben, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1997, 214 p.

6 Aaron Eckhart.

 

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