BLUES D'UN "MÉRITANT"

Publié le par Léon Salers

La prétendue « méritocratie » républicaine ne serait-elle pas, au fond, qu’une machine à esseuler ceux qu’elle est réputée chercher à promouvoir, dont elle applaudit les exploits et tresse les lauriers, sans pour autant leur assurer des lendemains qui chantent ?

 

En France, mon cher lecteur, quand on n’a pas la « chance » d’avoir des parents aisés, on ne peut guère espérer continuer d’études après le Bac sans décider au préalable de chercher et accepter un « petit » boulot rémunérateur, quel qu’il soit. En d’autres termes, on ne peut que renoncer à l’idée de poursuivre certaines études, dans certains endroits. En effet, si l’on souhaite « faire des études », mieux vaut se résigner d’emblée : « Science-Po », « Normale Sup », « Centrale », comme toutes les formations réputées préparer l’intégration de ces prestigieuses « grandes écoles », ce n’est pas pour les étudiants matériellement contraints d’avoir une activité salariée pour subvenir à des besoins que leurs parents – bien souvent la mort dans l’âme – ne peuvent plus assurer. Dans de telles conditions, il n’y a plus guère qu’un seul choix de possible, c'est-à-dire, en réalité, aucun choix : l’étudiant issu d’un milieu social modeste devra fréquenter l’Université.

 

Cela étant dit, il ne faudra pas s’étonner que certains renoncent à fournir des efforts que l’on ne demande pas à d’autres, qui n’ont, au fond, bien souvent eu qu’à se donner la peine de naître dans le bon milieu : celui qui permet à l’étudiant d’étudier, sans avoir encore en plus à servir à pieds baisés quelque tocard dans quelque fast-food, sous les ordres de l’un de ces exécrables « managers », que notre société produit désormais en série.

 

Si d’autres, en revanche, se risquent tout de même à tenter l’aventure, ce n’est, bien souvent, que pour peu de temps. Leurs résultats aux examens n’étant que succession d’échecs ou de demi-succès qui, au regard de l’énergie investie et des sacrifices consentis, sont beaucoup trop décevants pour que l’expérience ne tourne pas très rapidement court, ils abandonnent très rapidement le combat, ce que l’on ne saurait véritablement leur reprocher.

 

Parmi ceux qui tentent le coup, il en existe toutefois quelques uns qui, s’accrochant telle une moule à un rocher, s’en sortent, parfois même bardés de diplômes. A ces derniers, la République, via l’institution universitaire, fera, sinon un triomphe, un signe de la main, reconnaissant en eux cette élite qu’elle a, paraît-il, vocation à produire, et qu’elle ne fait jamais que sélectionner. Elle leur délivrera ainsi ces prix censés récompenser le mérite d’étudiants qui, face à l’adversité, n’auront pas faibli. Elle profitera également de l’occasion pour distiller l’idée selon laquelle : « quand on veut, on peut », laissant ainsi entendre, implicitement, que ceux qui n’y arrivent pas, « salauds de pauvres », n’avaient pas beaucoup de volonté et, par conséquent, méritaient leur sort, souvent peu enviable. Ce sera toujours ça de distillé dans les esprits…

 

Entre temps, lesdits « méritants », auront, bien sûr, laissé une partie de leur santé à obtenir tous ces honneurs qui ne leurs sont, face aux relations sociales et aux facilités financières de leurs concurrents biens nés, que d’une très relative utilité. Ils auront aussi, dans la foulée, perdu pratiquement tous ces amis qu’ils n’avaient plus le temps, durant leurs chères études, de voir et aimer. Bref, ils auront travaillé à se retrouver seuls, terriblement seuls et - cerise sur le gâteau - globalement incompris de leurs proches parents et ultimes amis qui, ne voyant plus en eux que des individus n’ayant eu de cesse que de ne surtout pas leur ressembler, ne regretteront plus vraiment de ne les voir qu’en de très rares occasions.

 

S’étonnera-t-on alors, mon cher lecteur, qu’en entendant Hier encore, de Charles Aznavour, ils se mettent brutalement à éclater en sanglots ?

 

L’œil médusé des deux types qui, tôt hier matin, prenaient le bus avec moi et m’ont vu fondre en larmes lorsque la radio a passé cette chanson me laisse malheureusement à penser que oui. Et c’est bien ce qui me désespère le plus, mon cher lecteur. Bien plus que de ne pas savoir de quoi demain sera fait.

 

LÉON SALERS

22 juillet 2010

Publié dans Crachoir

Commenter cet article