AUTOUR DE L'ARTICLE "L'AVENEMENT DU ROMAN" (1)

Publié le par Le Soupirail over-blog.com

REACTION DE ALEXANDRE AELOV

 

Cher Gilles,

C'est un bon article ! Je partage tout à fait l'analyse qui est faite de ces écrits (je n'ai lu que Un amour sans merci, mais manifestement l'entreprise se poursuit dans Les Filles du Déluge). Cependant, je ne vous cache pas que, même si je peux comprendre, me représenter ce qui est en jeu, c'est pour moi une perdition illusoire dans un processus qui ne mène à rien sinon à figer des chroniques anonym(é)es.

Les rapports humains, cet engagement de "la chair" dans la recherche d'une résolution m'est, très sincèrement, entièrement étranger. Cette "chair" et cette "aristocratie" ne résonnent pas en moi. Soit, je suis peut-être d'une génération qui vit de virtualisations, et qui a entre ses mains tous les moyens d'éviter la confrontation au réel par un flottement de la vie dans une irréalité acceptée, mais cela ne change rien à la nature de ma pensée quant au tragique de l'existence.

Vous écrivez ceci: "Sommes-nous alors condamnés à être malheureux, à vivre mal parce que mourant mal ? La littérature est-elle condamnée, de son côté, à n’être que « littérature de la déception » ?" Toute littérature n'est qu'une littérature de constat ou de fuite, selon moi. C'est tout ce que permet un miroir : contemplation du monde ou contemplation de soi une fois ce "moi" abstrait du monde. Permettre un retour possible par l'acte littéraire ? Je ne crois pas.

Je ne crois pas qu'une personne aimée apporte une résolution à quoi que ce soit, parce qu'au mieux elle cherche aussi une résolution, et vous n'êtes qu'un moyen, au pire elle vit dans une ignorance figée de ces processus, et vous êtes doublement seul.

De même, je ne pense pas qu'un acte créateur soit une résolution. C'est selon moi bien plus une abstraction salvatrice. La fuite nécessaire dans une dynamique conjointe à la vie dont le seul objectif est d'être "mieux que la vraie vie". Je reprends ici les mots d'un personnage symptomatique du roman Fight Club (de Chuck Palahniuk) (2), roman que j'ai étudié dans mon mémoire et qui est une clé pour comprendre cette aspiration grandissante des nouvelles génération à une liquidation de la psyché. Pour ma part, je suis entièrement conscient que la musique, acte créateur central auquel je destine toute mon existence (3), ne résoudra rien. Je ne résous rien, j'abstrais. Mieux que la vie, la mort, le temps, puisque qu'au-delà.

A ce sujet : j'ai eu une discussion édifiante l'autre jour avec le voisin de mon batteur, un homme d'âge mur, fervent croyant catholique incroyablement cultivé, et nous avons conclut au problème de la quête du sens sur terre par ceci: selon lui, seul Dieu et l'évidence d'une projection au-delà de la vie justifie une présence active de l'être ici-bas, selon moi, je n'ai pas besoin de Dieu puisque l'absolu est déjà là. De mémoire, ces derniers mots: Lui (amusé) : "Alors disons que vous parlez à Dieu à chaque note !"Moi : "C'est un peu ça, mais je lui suis très désobligeant, il y a tant d'Infini à chaque note, comme vous dites, que j'ai bien peur de laisser Dieu en chemin !" Lui : "Du moment que vous ne vous perdez pas sur ce chemin, alors vous trouverez peut-être du sens." Moi : "Sur ce chemin, le sens est le cadet de mes soucis."

C'est, je pense, ce qui m'éloigne absolument du propos et de l'entreprise de Gamberra. Votre article n'en reste pas moins très juste, et saisi au mieux la problématique de cette "chair" en travail.


Alexandre Aelov

 

(1) N.D.R.: G. Monplaisir, "L'avènement du roman", 30 juill. 2010, Blog Le Soupirail, http://le-soupirail.over-blog.com/article-l-avenement-du-roman-54698359.html

(2) N.D.R.: C. Palahniuk, Fight Club, trad. de F. Michalski, Gallimard, 264p.

(3) N.D.R.:  Alexandre Aelov est membre du groupe /M/U/S/E/U/M/: http://www.myspace.com/themuseumbox

 

 

REPONSE DE GILLES MONPLAISIR:

  

Cher Alexandre,

Merci, tout d'abord, pour vos commentaires (ils sont toujours source de réflexion).

Je partage votre avis : la littérature-miroir-de-la-société-et-des-rapports-humains ne mène à rien si elle n'intègre pas dans son écriture, en abîme, la scène primitive à partir de laquelle s'est constituée l'humanité . C'est en opérant au coeur même de l'écriture (prose/poésie) sur ce traumatisme que l'on peut non pas résoudre mais dépasser ce conflit (mais à ceci, vous n'y croyez pas). Il s'agit de /perforer/ le temps, et non de s'en abstraire. C'est la raison pour laquelle la fuite dont vous parlez me semble être une impasse religieuse : en niant la chair au profit d'une virtualité a-psychique, n'essayez-vous pas de vous réfugier dans cette « idée » platonicienne, source de la « vie éternelle » propre aux religions ? Sur ce point, il me semblerait très intéressant que Le Soupirail publie le travail que vous avez consacré à Chuck Palahniuk.

Bien entendu, l'amour en soi ne règle pas le problème. Mais une personne aimée peut aider, indirectement, à mieux connaître la nature de notre désir (et donc la source de l'écriture). La Divine Comédie de Dante me semble, sur ce point, très explicite.

J'espère avoir le plaisir de vous lire sur cette « fuite » dont vous parlez, et qu'il faudrait davantage développer.

 

Amitiés,

Gilles Monplaisir


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