A PROPOS DE LA QUESTION SOCIALE DANS LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE : UNE CHARRUE, ÇA NE SE MET PAS AVANT LES BOEUFS...

Publié le par Mercel et Pierre Baudouin


 

La notion d’ « opinion européenne », quand elle n’est pas tout simplement contestée (1), « soulève de nombreuses difficultés » (2). Ce n’est pourtant pas ce qui dissuade la Commission européenne d’avoir recours aux sondages. Depuis longtemps, en effet, cette dernière effectue via l’Eurobaromètre, placé sous son autorité, un suivi régulier de l’opinion publique européenne (3). Dernièrement, c’est l’état de celle-ci, par rapport à la pauvreté et l’exclusion sociale (4), qui a retenu son attention.

 

Dans un article resté célèbre, Pierre Bourdieu écrivait que, très souvent, l’ « exercice de la force s’accompagne d’un discours visant à légitimer la force de celui qui l’exerce » (5). Partant de cette idée, il en était venu à qualifier les sondages d’« un instrument d’action politique ». Il voulait ainsi dire que, la plupart du temps, ceux-ci servent essentiellement à cautionner des politiques. En résumé, pour ce sociologue, toute commande de sondage n’aurait pas forcément pour unique vocation de révéler, sur un sujet donné, l’état de l’opinion d’un groupe de personnes « x » à un instant « t ». Peut-on dire que les sondages commandés par la Commission sont, eux aussi, au sens de Bourdieu, des instruments d’action politique ? En d’autres termes, cette dernière, lorsqu’elle commande une enquête, n’a-t-elle toujours pour seul objectif que de connaître « l’opinion européenne » sur un sujet donné ? N’a-t-elle jamais aucune « pensée de derrière » ? Et, si ces enquêtes devaient servir à légitimer de futures décisions, que penser alors de son intérêt soudain pour l’état de « l’opinion européenne » quant à la pauvreté et à l’exclusion sociale ?

 

Peut-être faudrait-il, avant toute autre chose, remarquer que l’intérêt de la Commission pour la pauvreté et l’exclusion sociale n’est pas aussi récent que l’on pourrait le croire d’emblée, mais remonte bien plutôt, même s’il faudrait nuancer cette affirmation (6), à 2005, sorte d’annus horribilis pour nombre de partisans d’une certaine façon de « faire l’Europe ». En effet, c’est dès la publication de son agenda social 2005-2010 (7), peu après que de nombreux sondages se soient mis à annoncer une victoire du « non » au référendum devant se tenir en France le 29 mai 2005, que la Commission annonça une proposition visant à proclamer 2010 « année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale ».

 

Si donc l’intérêt de la Commission est plutôt ancien, c’est de façon assez soudaine en revanche que celle-ci se met en tête de répondre à une invitation du Conseil européen de mars 2000, qui lui demandait de donner « un élan décisif à l’élimination de la pauvreté » d’ici à 2010. Auparavant, en effet, ces histoires de pauvreté et d’exclusion sociale, cela semblait « lui en toucher une sans faire bouger l’autre » (8). Cette brusque passion est-elle due à la très houleuse campagne référendaire qui s’est tenue en France fin 2004-début 2005 ? Dans la mesure où c’est un certain malaise social qui semble avoir déterminé l’issue « fatale » du référendum français, il n’est pas impossible que, en s’efforçant de prendre à bras le corps certaines questions, sociales, la Commission ait entendu, sinon renouer avec les citoyens, convaincre ces derniers de la nécessité de passer un cap en matière de construction européenne.

 

Quoi qu’il en soit, une proposition de décision, comme prévu, est effectivement élaborée (9). Et que lit-on dans cette dernière, notamment page 19 ? Que « des enquêtes et études à l’échelle communautaire » seront commandées. Que « pour faciliter un nouveau consensus autour des questions politiques, une de ces enquêtes comprendra également une série de questions visant à sonder l’opinion publique sur (…) le rôle que pourrait jouer l’UE dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion ». Que « cette enquête sera réalisée en 2009 ». Ce qui s’est effectivement produit et a donné lieu à l’écriture du rapport de février 2010, évoqué plus haut.

 

Trouve-t-on dans ce dernier des réponses à des questions sur le rôle que pourrait jouer l’UE dans la lutte contre l’exclusion et la pauvreté ? Oui (p 115 et pp 132–134), même qu’elles pourraient, tant elles ouvrent des perspectives pour l’UE, donner du grain à moudre à ceux qui ne verraient pas d’objection à ce que l’UE exercent désormais des compétences en matière sociale. Trouve-t-on autre chose d’intéressant dans ce rapport, truffés d’affirmations  de l’acabit de celle qui suit : « Les Européens qui vivent dans la pauvreté sont beaucoup moins satisfaits de leur vie que les autres » (p 170) ? Pas grand-chose, sinon des portes ouvertes, allègrement défoncées, ce qui, si le sujet s’y prêtait, ferait hurler de rire…

 

Cela étant dit, on notera que la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale revêt assurément pour la Commission une importance particulière.  Dans une déclaration (10), ne prétend-elle pas d’ailleurs attacher, d’une façon qui ne lui est nullement habituelle, à l’aide d’un vocabulaire qu’elle prise peu, « la plus haute importance à ce qu’une large participation (…) soit facilitée et soutenue afin qu’elle devienne un instrument dont l’impact sera positif et durable. » Un instrument au service, uniquement, de l’élimination de la pauvreté et de l’exclusion sociale des Européens en Europe ? Ou bien une instrumentalisation des conséquences de plusieurs décennies de politiques économiques antisociales, cela en vue d’arracher aux Etats membres de l’UE, nettement égratignés par le rapport, de nouvelles compétences pour les confier à l’UE ?

 

Si la 2nde option devait être la bonne, il faudrait sans doute signaler que le problème n’est pas tant que l’UE n’exerce pas de compétences sociales mais que l’on continue, en matière économique, et en pleine crise, de confondre le « laissez faire » avec le « laissez tout faire », ce qui, socialement dramatique, constitue, comme a tenté de le démontrer Samuel Bon il y a quelques années (11), cette sorte de « maladie infantile » dont la construction européenne n’a toujours pas guéri et ne cesse malheureusement pas de souffrir. Car ce n’est certainement pas la seule inefficacité des Etats en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale qu’il faut blâmer, à l’instar de ce que fait le rapport précité, très certainement sous influence. En effet, si la question sociale se pose aujourd’hui avec autant d’acuité, c’est bien parce que depuis plus de cinquante ans maintenant, les politiques communautaires, menées avec zèle mais sans la moindre considération pour un tissu social se déchirant à vue d’œil, encouragent une déréglementation quasi-totale des marchés, réduisent à néant la plupart des protections chèrement acquises par les peuples européens lors de luttes sociales éprouvantes, et dissuadent, de plus, leur développement là où elles n’existaient jusqu’alors que peu ou prou.

 

Bref, si leur intention était effectivement, avec ce rapport, de s’arroger de nouvelles compétences, à l’abri du regard des citoyens, on ne saurait trop recommander aux fidèles consommateurs de sondages régulièrement commandés à l’Eurobaromètre d’éviter, pour une fois, l’erreur grossière qui consiste à mettre la charrue avant les bœufs.  Non, ce n’est pas d’un énième transfert de compétences au profit de l’UE dont les pauvres et les exclus ont besoin. C’est, bien plutôt, que l’on se décide enfin à jeter au feu l’idéologie qui irrigue la construction européenne depuis ses origines, que d’aucuns appellent « libéralisme » ou « néolibéralisme », et que l’on serait plutôt tenter de nommer « ordolibéralisme » (12). C’est, aussi et surtout, que l’on ne tolère plus que « l’Europe », comme c’est toujours le cas (13), se fasse dans le dos des peuples, dont on ne cesse de solliciter l’improbable soutien (14).

 

MARCEL et PIERRE BAUDOUIN

21 juillet 2010

 

(1) J.B LEGAVRE, « Opinion publique européenne », in Y. DÉLOYE (dir.), Dictionnaire des élections européennes, Paris, Economica, 2005, pp 491-494

(2) D. REYNIÉ, « L’idée d’une ‘’opinion européenne’’ », Raisons politiques, n°19, août-septembre 2005, p 99

(3) http://ec.europa.eu/public_opinion/index_fr.htm

(4) Pauvreté et exclusion sociale, Rapport, spécial Eurobaromètre 321, fév. 2010

(5) P. BOURDIEU, « L’opinion publique n’existe pas », in Questions de sociologie, Paris, Ed. Minuit, 1980, p 224

(6) Philippe ICARD, « Splendeur et misère de l’Union européenne. La communautarisation de la pauvreté », in La pauvreté saisie par le droit, sous la direction de Dominique GROS et Sophie DION-LOYE, Le genre humain/Seuil, 2002, pp 285-307

(7) COM (2005) 33, du 9.2.2005

(8) Jacques Chirac, cité par Franz-Olivier GIESBERT, La tragédie du président. Scènes de la vie politique. 1986-2006, Editions J’ai lu, 2006.

(9) COM (2007) 797.

(10) Annexée à la Résolution du Parlement européen du 17.06.2008, JOUE C 286 E/99.

(11) Samuel BON, L’identité européenne ! Quelle identité ?, Mémoire de Master 2 recherche, sous la direction de Philippe ICARD, année universitaire 2006-2007, Université de Bourgogne, 196 p.

(12) Sur ce point, v. François DENORD, Antoine SCHWARTZ, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Paris, Raisons d’agir, 2009, 138 p ; Pierre DARDOT, Christian LAVAL, « La nature du néolibéralisme : un enjeu théorique et politique pour la gauche », Mouvements, n°50, juin-août 2007, pp 108-117

(13) Sur ce point, v. M. CLAPIÉ, Manuel d’institutions européennes, 3ème édition, Paris, Flammarion, coll. « Champs-Université », 444 p, plus particulièrement les pages 186 à 194 ; A. PÉCHEUL, Le Traité de Lisbonne, La Constitution malgré nous ?, Paris, Editions Cujas, 2008, 155 p ; M. CLAPIÉ, « La ratification du traité de Lisbonne : une ‘’fraude à la Constitution’’ », Politéia, n°13, printemps 2008, pp 133-142.

 (14) V. Samuel BON, Mémoire précité.

 

 

 

Publié dans A contre-jour

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