A propos de l'article " La publicité, nouveau modèle dans l'élaboration des politiques publiques?" (1)

Publié le par Le Soupirail over-blog.com

REACTION DE BRIAN MENELET:

 

Sur le fond, j'ai un doute sur le lien entre Lumières et nécessité. Un exemple: les politiques publiques de prévention concernant les maladies liées à l'eau et aux matières fécales en Afrique ont presque toutes échoué lorsqu'elles se contentaient de recommander des comportements et, parfois, les investissements privés que ces recommandations impliquaient: latrines fermées, sèches si possible, lavage systématique des mains après s'être soulagé des besoins naturels, etc. Le marketing est venu au secours des politiques de santé publique et de prévention en montrant des images positives de personnes se lavant les mains ou utilisant des latrines closes et/ou sèches. Résultat: dans les sondages effectués par la suite, la raison de se laver les mains était avant tout considéré comme plus respectueux et agréable pour la compagne/compagnon, rendait la peau douce, etc bien avant d'être un élément de santé et d'hygiène.
De même, le fait de posséder des latrines fermées et/ou sèches était avant tout perçu comme un élément de confort, de prestige/famille et invités, de positionnement social, de protection contre les chacals et de préservation de l'intimité et enfin, loin derrière, un moyen efficace de lutter contre les maladies...

Mais si cela peut choquer l'éthique ou la morale de certains, j'ai bien envie de dire who cares? (qu'importe), l'essentiel n'est-t-il pas que les gens ne meurent plus des maladies fécales?

En tout cas, le débat reste ouvert et il me semblait que cet angle de vue n'était pas suffisament proposé aux lecteurs...

 

Brian Menelet

 

REPONSE DE J.-B. CLAMENCE:

 

Pour commencer, je tiens à souligner que dans cet article, je ne me place pas sur le terrain moral, mais bien sur le terrain éthique au sens où il s'agit de porter une appréciation sur l'art de gouverner les conduites individuelles. Le lien entre Lumières et nécessité sur lequel vous émettez des doutes me paraît essentiel à condition qu'on entende la nécessité comme le monde de la causalité naturelle (dans laquelle prend place, donc, la causalité cognitive). Il me semble que notre régime politique, issu des Lumières, est caractérisé par le postulat du libre arbitre. Les pouvoirs publiques s'adressent en ce sens à des sujets c'est-à-dire qu'ils leur reconnaissentt à la fois la qualité d'interlocuteur, et une capacité d'adhésion et de résistance. C'est sur cette base qu'a été élaborée la figure de l'Homo Economicus: on peut la contester dans la mesure où elle voit dans l'homme un être égoïste, elle a néanmoins le mérite de reconnaître en chaucun la faculté de délibération par laquelle ils peuvent adhérer ou résister. Or, c'est précisément ce que remet en cause une politique de santé publique qui fait appel au cognitivisme et aux neurosciences: ce mode de fabrique de la décision politique part du principe qu'il faut considérer les hommes à partir d'un point de vue déterministe. De là, l'utilisation de l'imagerie cérébrale pour mesurer l'impact des stratégie de communication: on voit bien qu'ici, ce dont il s'agit, c'est de privililigier le signifiant sur le signfié. Il faut trouver en somme le moyen de parvenir à la localité cérébrale dont la stimulation entraînera la réponse comportementale souhaitée. Il n'y a donc plus ici de discussion sur le signifié, sur les valeurs, tout se résume au souci d'efficacité. L'exemple de la manière de traiter les fumeurs me paraît très révélateur: à aucun moment dans le rapport, le fumeur n'est envisagé comme un individu qui, tout simplement, refuse d'adhérer à la valeur selon laquelle la meilleure manière de vivre est de vivre le plus longtemps possible. Ici, le débat est confisqué parce que, précisément, le fumeur est en position d'objet: il est réduit à sa dimension cérébrale, et la seule question posée est de savoir comment marquer durablement dans son cerveau le message "fumer tue"., ou plus exactement comment faire en sorte que ce message produise des modifications comportementales Les politiques de prévention africaine auxquelles vous faites référence ne fonctionnent absolument pas de la sorte: elles continuent à voir dans les individus des êtres à éduquer (c'est le propre de la démocratie) c'est-à-dire des individus qu'il faut convaincre par le dialogue. L'argumentation pourra faire appel à l'hygiène, ou à d'autres considérations pour emporter la conviction mais peu importe, elle existe. C'est la différence entre éducation et dressage: reconnaître en l'autre la possibilité d'adhérer à un discours, à une valeur. C'est sans doute sur ce point qu'on ne s'est pas compris: je ne conteste pas l'existence de politiques de santé publique, mais la nouvelle manière de les concevoir. Je connais très peu la question mais il me semble que  les exemples que vous donnez fonctionnent sur le modèle de l'Homo Economicus. Ces politiques de prévention ne puisent pas leur modèle dans le marketing, c'est au contraire le marketing qui, pendant un temps du moins, était construit sur le modèle de l'homme raisonnable guidé par ses propres intérêts. Et d'ailleurs, vous le dites très bien: les personnes donnent des raisons, elles justifient par une valeur ou par une autre, leur adhésion à une règle de comportement. Le discours, la stratégie de communication continue d'être orientée à partir de la question "Comment convaincre" et non à partir de la question "comment, à l'insu des individus,  obtenir tel résultat".   Le marketing a ensuite évolué parce que la logique de la manipulation rapporte plus que la logique de l'adhésion. En cela d'ailleurs, rien d'étonnant: le marketing n'a vocation qu'à se placer sur le terrain de l'efficacité, et donc recourir ici au postulat déterministe est le meilleur moyen d'atteindre le résultat souhaiter. C'est justement la question que je voulais soulever: est-ce que la politique peut fonctionner comme la publicité? Est-ce qu'elle doit être guidé par le seul souci de l'efficacité et ne pas se soucier de la question de savoir si les individus adhèrent aux comportements promus?Peut-on être satisfait par cet art de gouverner qui cherche à obtenir des comportements à l'insu des individus? Il me semble que non, et il me semble qu'on ne peut pas, sous prétexte qu'il s'agit de protéger la santé,  se contenter de dire "who cares" car il en va de la nature de notre régime politique. Je serais même tenter ici de dire que les bons sentiments ne font jamais de bons régimes.

 

J.-B. Clamence

(1) http://le-soupirail.over-blog.com/article-la-publicite-nouveau-modele-dans-l-elaboration-des-politiques-publiques-54360129.html

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